Théâtre

Sébastien Bournac face à Ibsen

Du 8 au 16 mars

Recommander
Partager

Sébastien Bournac propose une nouvelle mise en scène d’Un Ennemi du peuple d’Ibsen. Un théâtre qu’il veut populaire dans l’exigence. Un théâtre qui sait déclencher le désir de théâtre.

Depuis deux saisons directeur du Sorano, pouvez-vous tirer un premier bilan et répondre à deux questions : À quoi servez-vous et quelle singularité cultivez-vous ?
Ce que je constate, c’est que le projet du Sorano, tel qu’il se déploie aujourd’hui, a suscité très vite un engouement chez les publics. En quelques semaines les spectateurs se sont emparés du projet et chacun y a trouvé son compte. La programmation propose différents théâtres, et cette diversité est essentielle. Zola disait il n’y a pas un théâtre, il y a des théâtres, je cherche le mien. Il n’y a pas un spectateur, mais des spectateurs. Je ne fais pas une programmation pour un type de public. Ce qui m’intéresse, c’est l’ouverture en créant des partenariats traditionnels avec les autres théâtres, ou parfois plus inattendus comme avec Arto ou L’Usine. Ce qui se traduit par le festival Out sur les allées Jules Guesde par exemple, ou la programmation hors les murs, ou la soirée organisée avec le festival Pink Paradize... Cela ouvre le champ des possibles, et, dans cette diversité, une identité forte apparaît. Sans oublier l’énergie, l’envie d’accueillir des spectacles. Notre offre n’est pas un empilement de spectacles, mais un parcours très construit, très rythmé dans une programmation que j’ai plaisir à penser et à faire. Un nouveau métier que je découvre !

Vous collaborez pour une troisième fois avec le dramaturge Jean-Marie Piemme, peut-on parler de tandem créatif ?
J’ai rencontré Jean-Marie la première fois quand j’ai monté sa pièce Dialogue d’un chien. Il est venu voir le spectacle, nous nous sommes bien entendus et, comme j’aime le faire, j’ai développé une relation avec lui. Je trouve que la présence de l’auteur dans le processus de création, dans la réflexion sur le spectacle est très importante. De là est née une commande, J’espère qu’on se souviendra de moi. Aujourd’hui avec L’Ennemi du peuple, il ne s’agissait pas de continuer le même travail. Étant donné la qualité du dialogue entre nous, l’intelligence dramaturgique de Jean-Marie, je lui ai proposé de m’accompagner sur l’adaptation du texte. Mais je monte du Ibsen, il n’a rien réécrit. Nous avons travaillé sur des choix de traduction, des choix d’adaptation, des choix dramaturgiques. Il est un partenaire de dialogue permanent, dès que j’ai une difficulté je l’appelle, on se voit, mais tandem créatif je ne sais pas si c’est le mot juste. C’est un compagnon dramaturgique. Cette relation me nourrit énormément dans la réflexion théâtrale autant sur la forme que sur le fond, j’aime son engagement politique, son regard sur les œuvres, sa pertinence, son acuité de lecteur. Tandem créatif oui, dans le sens où notre collaboration aboutit à des créations, mais je préfère le mot compagnonnage. Un compagnonnage qui me fait grandir.

Vous montez Un Ennemi du peuple d’Ibsen, adapté par Piemme, pourquoi le choix de cette comédie noire comme vous qualifiez cette pièce ?
Une création c’est toujours une aventure. À l’origine je ne devais pas monter cette pièce mais un projet contemporain qui n’a pas abouti. Je me suis dit qu’il était temps de revenir au répertoire, mais lequel ? Je n’avais pas envie d’aller vers le 17e ou le 18e, donc j’ai pensé à cette pièce que j’ai souvent vue et avec laquelle j’ai une histoire. Il y a quelques années j’ai fait le dossier dramaturgique du spectacle de Claude Stratz au théâtre de La Colline, ensuite j’ai vu la version du Tg Stan qui était remarquable, puis plus récemment celle d’Ostermeier à Avignon. J’ai trouvé le spectacle réussi mais idéologiquement suspect. La pièce m’intéressait et je me suis mis à lire toutes les pièces d’Ibsen, puis je suis parti en Norvège pour saisir ce qui se joue dans la tête d’un auteur au moment où il écrit sa pièce.

Qu’est-ce qui vous fascine dans cette pièce ?
Cette pièce est carrément dingue ! Elle est fascinante dans sa forme, sa structure. Ibsen commence à dire qu’il écrit une comédie, c’est juste après Les Revenants, pièce qui a fait scandale, il vit en exil en Italie et nourrit une haine pour la Norvège, un sentiment de ne pas être reconnu à sa juste valeur par son pays. Il dit vouloir écrire une comédie, mais à la fin il ne comprend plus son objet, les choses lui ont échappé. La modernité d’Un Ennemi du peuple, c’est la complexité d’entrer dans cette œuvre. Elle a toutes les caractéristiques d’un vaudeville, les deux premiers actes tiennent de la comédie bourgeoise avec ce docteur Stockmann qui découvre que les eaux de l’établissement thermal sont polluées, donc c’est formidable on aurait pu ne pas s’en apercevoir, on va faire les travaux. Le docteur devient une espèce de sauveur, mais son frère, maire de la cité, lui intime l’ordre de se taire, car cela mettrait en danger la prospérité économique de la ville. La pression politique opéré par ce frère fait un revirement de situation et là tout se radicalise. Avec le troisième acte tout s’accélère et le quatrième est un des actes les plus étonnants du théâtre du XIXe siècle.

En quoi ?
C’est quasiment un monologue où le docteur se lance dans une logorrhée, une imprécation à la Timon d’Athènes contre le monde et la société. Ce qui est très étonnant dans la pièce, ce n’est pas de dire l’importance des lanceurs d’alerte, et je ne monte pas Un Ennemi du peuple dans cette volonté de coller à l’actualité écologique. Au fond le sujet de la pièce, c’est la folie d’Ibsen. Ce narcissisme effroyable qui sous-tend l’action du docteur. Il faut se méfier des intentions sous les actes. Cet homme qui a su créer l’empathie du public, à la fin de la pièce se met à tenir des discours idéologiquement extrêmement très suspects, proche d’une extrême droite, avec un appel à la destruction de la société, il est quasiment dans une parole terroriste. C’est cela qui est fascinant. Le trouble que cela crée pour le public. Comment peut-on en arriver là ? Quand on fait de la vérité, de la pureté une religion, c’est toujours extrêmement dangereux. Du coup cette radicalité qui surgit, nous emmène dans des endroits troubles de la pensée humaine où il nous est très difficile de nous reconnaître. Je trouve cette complexité très moderne. C’est comme si l’auteur en cours de route, parti pour écrire une comédie, détruisait sa propre pièce dans une énergie haineuse qui lui échappe. Tout cela m’intéresse beaucoup : jusqu’où le docteur Stockmann a-t-il raison ? C’est ce théâtre des passions, de la pulsion, de la folie qui me passionne.

Dans quelle tendance du théâtre français vous inscrivez-vous ?
Je suis un classique. Un metteur en scène qui ne se considère pas comme un démiurge. Je travaille à partir des textes, j’aime l’altérité d’un texte, d’un auteur, c’est cela qui me déclenche. Après je travaille avec les acteurs pour proposer une vision. C’est un travail qui pourrait paraître bien ringard pour beaucoup au regard des esthétiques contemporaines. Moi, cela me plaît de travailler à cet endroit-là. Il faut beaucoup d’humilité surtout quand on a Ibsen en face ou bientôt Wedekind. C’est passionnant de voir ce que produit une œuvre sur nous et d’arrêter d’avoir des points de vue sur tout. Le théâtre est un art collectif, je dialogue avec l’auteur, avec les acteurs, des choses échappent, parfois c’est douloureux, parfois c’est réjouissant, mais j’aime ce travail d’artisan. J’ai l’impression de faire du théâtre pour ceux qui n’y vont pas souvent, je me détache du sophistiqué. Je propose un théâtre populaire au sens où ça se passe avec le public. J’aurais bien du mal à dire que je suis un artiste, il n’y a pas de génie transcendantal qui me traverse. Je suis un modeste artisan. Je le dis sans fausse modestie.
Propos recueillis par André Lacambra

Photo : François Passerini

Publié par Rédaction de Ramdam


Sorano,