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Entretien avec Sean Lennon

La prochaine star internationale, c'est peut-être toi !

Mercredi 25 octobre 2006

Sean Lennon aurait pu ne jamais faire de la musique. Il aurait pu rester oisif à attendre les dividendes de l'héritage paternel. Il aurait pu finir dans une émission de télé-réalité. Il aurait pu écrire ses mémoires à 29 ans d'un asile de fou. Mais voilà Sean est "le fils de", sans jamais se servir de son nom pour réussir mais plus comme un atavisme qui l'aurait empêcher de faire autre chose: Sean Lennon fait de la musique et son Friendly Fire est sans conteste un bon album.

RamDam: Vous avez laissé passer beaucoup de temps entre vos deux albums. Vous aviez besoin de faire un break avec le métier ?
Sean Lennon: Non, ce n'est pas ça... Si j'accepte ce que vous me dites, cela voudrait dire que la seule chose qu'un musicien puisse faire dans sa vie, c'est de sortir un disque sous le format CD et ce n'est pas vrai. Vous pouvez être un très bon musicien sans faire une carrière solo ou sortir un album absolument. Entre mes deux albums solo, j'ai fait beaucoup d'autres choses, je ne me suis jamais arrêté d'enregistrer, de jouer et de me produire sur scène, je le faisais toujours, mais juste plus discrètement. Je n'étais pas enfermé dans ma maison en attendant l'inspiration.

RamDam: On avait parlé de grands producteurs pour produire ce nouveau disque mais on s'aperçoit que vous sollicitez plus facilement vos amis ou des gens de confiance que des noms ?
S. L.: Je pense qu'il me faut avoir une vraie relation sincère et durable avec mes collaborateurs, une relation forte avec les gens qui travaillent autour de moi car la musique est quelque chose de très intime, qui touche vraiment à l'essentiel. C'est beaucoup plus confortable si je sais pouvoir me livrer sans être trahi.

RamDam: En 1999, vous sortez "Half Horse, Half Musician", compile des remixes des chansons de votre premier album "Into the Sun". Vous n'étiez pas forcément content du résultat ou vous cherchiez à jouer avec votre musique tout simplement ?
S. L.: Je ne sais pas pourquoi je l'ai fait (rires). La compagnie des Beastie Boys, Grand Royal, voulait que je fasse un EP. Il y avait des remakes mais aussi des chansons inédites. C'était amusant de faire ça.

RamDam: Vous revenez sur le devant de la scène avec cet album "Friendly Fire". Vous pourriez retourner dans l'ombre sans vous sentir perdu ?
S. L.: Tout ce que je sais, c'est que ce mode de fonctionnement est accepté par tous les artistes. C'est nécessaire de passer par la promo, les concerts, etc. C'est quelque chose que je fais de bonne grâce parce que j'adore l'idée que le public puisse écouter ma musique, mais je n'aime pas la lumière, je n'aime pas être regardé par les gens. Ce n'est pas entièrement confortable comme situation mais je m'adapte.

RamDam: On dirait que ce disque vous correspond plus, que vous avez moins besoin de vous démarquer de votre nom ?
S. L.: Les deux albums sont personnels. Peut-être que les sentiments sur cet album ne sont pas plus vrais car ma vie avec Yuka et les chansons que je lui écrivais étaient très sincères... mais les sentiments sur cet album sont plus forts, sont plus difficiles, complets et graves. Certainement car j'ai vieilli aussi.

RamDam: Il y a beaucoup de vos thèmes qui tournent autour du manque, de la séparation, du deuil. Prenez-vous votre musique comme une psychanalyse ?
S. L.: C'est exactement cela ! Pour moi, c'est plus facile de comprendre mon coeur et ma tête si je m'exprime avec la musique et l'art en général. C'est bon pour ma santé psychologique.

RamDam: Le fait d'enregistrer en mode "live", c'était pour retrouver aussi un certain plaisir de jouer ?
S. L.: La musique est comme une langue. Elle vous permet de communiquer avec les gens. Si vous ne pouvez pas le faire directement, que vous devez hacher cette parole ou séquencer les différentes parties d'une mélodie, le discours n'est pas complet et fluide. C'est l'essence même de la musique que de la jouer en groupe, en live, avec ceux qui vous touchent.

RamDam: Vous reprenez une chanson de Marc Bolan, "Would I Be the One" ?
S. L.: J'adore T. Rex. J'ai entendu cette chanson de Marc et j'ai eu envie très vite de la reprendre avec des nouvelles cordes, des arrangements nouveaux. C'est une sorte d'hommage à son univers.

RamDam: Vous composez vos chansons de quelle manière, à partir du piano, de votre guitare ?
S. L.: Les deux ensemble. Pour moi, la guitare et le piano sont essentiels pour le processus créatif. Je suis un laborieux dans ma manière de penser mes chansons. Parfois cela vient rapidement mais c'est rare. Vous savez, il faut beaucoup de travail avant que l'inspiration ne me gagne. Si j'attends au coin du feu l'inspiration, elle ne vient pas. Je suis du genre à me lever le matin pour attaquer des sortes de gammes et voir ce qui en résulte ensuite, parfois cela ne donne strictement rien mais parfois j'ai comme un flash, une lumière et je me sens tout de suite beaucoup mieux (rires).

RamDam: Dans "Friendly Fire", il y a comme une envie de ne pas grandir ?
S. L.: Le syndrome Peter Pan (rires). C'est marrant. Maintenant que vous me le dites, c'est vrai que je suis un enfant, un enfant coincé dans un corps d'adulte. Nous sommes tous des enfants à l'intérieur de nous.

RamDam: Vous produisez parallèlement à ces chansons un film pour illustrer chaque titre. On dirait presque que l'album est juste un alibi pour le film ?
S. L.: Pour moi, les films et les chansons sont intégrés complètement les uns dans les autres. Vous ne pouvez pas les séparer. Je ne pourrais pas expliquer ce qui m'est arrivé sur ce projet mais il m'est venu en tête de cette manière: le son et l'image, l'image et le son. Je pense que c'est une bonne chose car aujourd'hui, avec les ordinateurs, tu peux facilement avoir des images. J'ai vraiment eu de la chance que ma maison de disques accepte ce thème. C'est important de faire quelque chose de différent. Le CD est presque obsolète. Je voulais faire une pièce complète. Je désirais faire quelque chose avec tous les médias.

RamDam: Vous dessinez aussi ?
S. L.: J'ai commencé avec le dessin, avant la musique.

RamDam: Avez-vous vu que Beck avait également mélangé le son et l'image ?
S. L.: C'est incroyable car nos disques sont sortis en même temps, le même jour. C'est très étrange.

RamDam: Vous aviez milité contre la guerre du golfe et j'aurais aimé savoir si vous seriez prêt à utiliser votre nom pour de nouveau défendre ce genre de causes ?
S. L.: Non, je ne pense pas. Mes idées ont évolué. J'ai beaucoup changé depuis 10 ans. Pas politiquement. J'ai toujours des convictions, mais c'est très difficile de mélanger ce genre de choses. La politique et la musique, ça n'a pas grand chose à voir, vous ne trouvez pas ? J'ai réussi à les séparer car je ne suis pas sûr que les gens attendent un porte-parole. Je ne veux pas écrire des chansons engagées tout d'abord car le monde n'a pas besoin d'être au courant d'un fait, il l'est déjà par internet, par les informations. Dans les années 70, il fallait, mon père l'a fait d'ailleurs, faire prendre conscience aux gens de certaines choses. Ce n'est plus le cas quand tu as des chaînes d'infos qui diffusent 24 heures sur 24. J'ai vraiment souhaité séparer ma moralité et ma musique. Je suis très stressé avec le monde, je voudrais faire de la musique qui est belle, pas difficile d'accès pour offrir du bonheur aux gens, leur faire oublier justement pendant 1 heure que le monde tourne mal. Chacun doit rester à sa place, laissez-moi faire un disque calme car la vie en règle générale ne l'est pas ! (rires).

RamDam: Vous avez vécu un peu partout, vous voyagez souvent ?
S. L.: Je vis essentiellement à New York, c'est ma vraie maison. Pour la promo, je fais beaucoup de voyages et c'est très bien de le faire pour défendre ce nouvel album mais aussi car je suis libre, je peux être seul au moins là, me retrouver dans une chambre ici ou ailleurs et composer tranquillement. C'est très bien pour le bon fonctionnement de mon esprit.

RamDam: Si TOUT, absolument TOUT était possible, imaginez que vous ayez une baguette magique dans les mains et que TOUT soit possible... Que changeriez-vous sur l'album ?
S. L.: Sans hésitation: ma voix ! C'est difficile pour moi de chanter, c'est le truc le plus laborieux. Ma voix n'est pas forte. Si je peux chanter mieux, j'accepte votre baguette ! (rires).

RamDam: Et cette même baguette pour le monde entier ?
S. L.: (Il réfléchit) Il y a plein de choses. Trop sûrement. Je ne sais pas. Je dirais qu'en ce moment, ce qui me préoccupe, c'est le réchauffement de la planète.

RamDam: Avez-vous eu l'occasion de voir l'exposition à la cité de la musique sur votre père ?
S. L.: Je ne l'ai pas vue mais on m'en a dit beaucoup de biens.

RamDam: Vous qualifieriez comment votre rapport à la France ?
S. L.: Je suis américain, vous savez (rires), donc je pense que chaque phrase que je pourrais dire ne sonnerait pas juste mais, pour moi, les Français, en général et surtout dans la musique, plus que dans les autres pays, ont un vrai sens de l'art. En Amérique, on aime seulement les choses commerciales. Je sais bien qu'il y a des choses commerciales ici aussi mais il y a encore des amoureux de la musique un peu plus classique en style.

RamDam: On vous sent très attaché à la littérature européenne ?
S. L.: Je ne lis pas assez mais je suis inspiré par beaucoup d'écrivains: Oscar Wilde par exemple. J'adore Marcel Proust. Mon vrai problème, c'est que je ne peux pas le lire en français. Ce serait un grand rêve d'apprendre correctement le français et de lire ensuite "A la recherche du temps perdu" (rires). J'adore cette histoire de madeleine, la vie est comme ça, les chansons servent à se souvenir de jolies choses.

RamDam: Je présume qu'il vous serait permis de ne pas travailler et de vivre de vos rentes, alors pourquoi vous exposer ?
S. L.: Je vais vous répondre tout simplement: si je ne faisais pas de la musique, de l'art en général, je deviendrais fou. C'est ma motivation. Si je ne compose pas, je suis triste et je déteste cet état régulier chez moi. Par exemple, je n'aime pas les vacances. Quand je suis en vacances, si je reste oisif trop longtemps, je deviens d'une humeur maussade et sans appétit pour la vie.

RamDam: Avoir choisi le même métier que votre père n'était pas finalement si difficile que ça à assumer, non ?
S. L.: C'est gentil de me dire ça mais, croyez-moi, trop de personnes me rattachent encore à mon père. Je viens de faire 3 jours d'interviews avant de vous rencontrer et beaucoup de vos collègues ne me voient que comme le "fils de".

Propos recueillis par Pierre Derensy

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