Entretien avec Jeanne Balibar
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Mardi 14 novembre 2006
Jeanne Balibar crève facilement l'écran noir de nos nuits blanches. La voilà dorénavant à truster les platines de tous les noctambules insomniaques. Son deuxième et dernier album en date, Slalom Dame, est une danse soyeuse, un plaisir pour les oreilles. Cet obscur objet de désir et de plaisir se distingue tour à tour par ses humeurs à la fois frivoles et tristes. Un pur bonheur.
RamDam: Le retour "Paramour" de Jeanne Balibar à la musique était-il une évidence ?
Jeanne Balibar: (Rires) en fait ce qui est marrant c'est que je n'ai pas l'impression d'avoir interrompu quoi que ce soit entre le premier et le deuxième disque. Nous avons tourné longtemps avec Rodolphe, la dernière fois que je suis montée sur scène c'était en juin, ensuite il y a eu les grandes vacances et dès le mois de septembre, je me suis attachée à mon second disque, donc il n'y a pas vraiment eu d'interruption. Dès l'instant où j'ai fait "Paramour", cela n'a plus jamais quitté mon existence d'être dans la musique. Par contre, je ne pensais pas faire un deuxième disque aussi vite.
RamDam: Le titre "Slalom dame" veut bien dire que vous avez pris le départ de la course mais êtes-vous arrivée en bas sans oublier une porte ?
J. B.: (Rires) je me suis toujours cassé la gueule dans les slaloms. Ce que je trouve marrant dans les slaloms c'est que justement, quand on est au départ, on ne voit pas l'arrivée. On voit des portes, on sait que ça continue à tourner mais on ne voit pas ce qui va arriver une fois le coude passé.
RamDam: Ca vous est arrivé d'en louper entre le premier et le deuxième album, de ces fameuses portes, style ne pas monter assez sur scène ?
J. B.: Pas du tout, en fait au début je ne pensais pas en faire du tout ! Tout ce qu'on a fait sur scène, c'était des trucs inespérés. Je pense que les choses se font au moment où elles doivent se faire. Ce qu'on a fait, c'était bien, c'était ce qu'il fallait faire.
RamDam: La grosse différence entre les deux albums, c'est qu'avec ce deuxième opus vous êtes beaucoup plus impliquée ?
J. B.: Sur "Paramour", j'étais là beaucoup plus comme une actrice sur un film, c'était Rodolphe le réalisateur, le metteur en scène de tout. Il a choisi le mixeur. Cette fois-ci, c'était différent car j'étais aux manettes.
RamDam: Plus de pression ?
J. B.: (Sourire) non.
RamDam: Par contre, on a du mal à croire que vous êtes capable de ne penser à rien comme sur la première chanson du disque ?
J. B.: En effet, j'aimerais bien ne penser à rien un peu plus souvent !
RamDam: C'est pas possible ?
J. B.: Mon copain me demandait s'il m'arrivait de me promener dans la rue sans penser à rien du tout. Il faut dire que j'aime travailler dans la rue en marchant. Ce qui fait que j'ai l'air d'une folle complète. Un jour, nous avions rendez-vous et comme je suis très myope, je ne le voyais pas et il m'attendait. Au bout d'un moment, je me suis aperçue qu'il était là devant moi et il semblait étonné de me voir dans mes pensées. Limite horrifié.
RamDam: Pour ce deuxième album, avez-vous procédé de la même manière, en amenant des choses que vous aimiez en musique, comme vous l'aviez fait pour "Paramour", à vos collaborateurs ?
J. B.: Pas du tout ! Parce qu'en fait, ils m'ont tous amené des chansons terminées.
RamDam: Vous avez du faire le tri ?
J. B.: (Elle réfléchi) question piège là ! Depuis toujours, je reçois énormément de propositions de chansons, même depuis bien avant le premier disque. Je les écoute toutes mais pour ce disque, ce n'est pas de cette manière que cela s'est fait. Que ce soit Fred Poulet et Sarah Murcia, que ce soit Dominique A ou les Abstrackt, ce sont des gens que j'ai rencontrés et qui m'ont simplement dit qu'ils aimeraient travailler avec moi. C'est une décision prise ensemble. Ils m'ont écrit après des choses toute prêtes.
RamDam: On s'imagine bien que ce ne sont pas des mercenaires payés pour coller à votre univers ?
J. B.: Ce ne sont pas du tout des commandes. Ce sont des rencontres. J'aimais leurs univers. En fait, cela fonctionnait ainsi: à la suite de mes concerts ou de leurs concerts, on se voyait pour boire un coup et tout finissait par cette conclusion "On s'aime".
RamDam: Cette mélancolie tenace qui parsemait "Paramour" semble s'estomper sur "Slalom Dame" ?
J. B.: C'est un vrai sujet qui me concerne, cette mélancolie. Et oui, vous avez raison (rires) mais l'idée directrice de cet album, c'était de faire un album léger et joyeux. La mélancolie tenace a donc quand même joué des coudes parce qu'on ne peut pas dire qu'elle soit totalement absente de "Slalom Dame". Ce n'est pas Rose Murphy tout du long.
RamDam: On sent surtout que vous devez vous prouver des choses ?
J. B.: Ah oui ? Ben tant mieux ! (Rires) je pense qu'on est un grand artiste quand on ne doit plus jamais se prouver des choses à soi-même.
RamDam: Le public, les médias, etc. savent dorénavant que vous êtes une chanteuse à part entière ?
J. B.: (Elle réfléchi) je crois que le vrai problème, c'est vraiment de se prouver des choses à soi-même.
RamDam: Surtout pour une fille qui réfléchit toujours ?
J. B.: Oui ! (Rires) mais cela m'arrive tout de même de ne penser à rien.
RamDam: A partir de la piste 9, on a l'impression que vous avez voulu jouer de manière ludique avec la fin de votre album ?
J. B.: Alors, attendez je vais chercher la track-list (elle se lève pour prendre son disque et me montrer le visuel). Vous la trouvez jolie ma pochette ? Il est beau ce visuel hein ! Alors à partir de "Sex & Vegetables", vous trouvez que je suis différente ?
RamDam: Oui, que vous désirez vous amuser ?
J. B.: Mais j'ai toujours envie de m'amuser ! Personne ne le sait mais je vous assure que j'aime m'amuser ! (Rires).
RamDam: Et pourtant pas de duo cette fois sur le disque ?
J. B.: Uniquement le fait du hasard pour le coup.
RamDam: La musique de votre premier album était plus anglophile ?
J. B.: C'est vrai ! Vous savez, l'anglais représente plus le passé pour moi. Car je me mettais sous la protection de la musique et de la littérature anglaises, comme des puissances protectrices tutélaires. Alors qu'avec celui-ci, c'est plus ici et maintenant. J'aime beaucoup la puissance de masque et de déguisement que l'on peut trouver dans les langues étrangères. J'adorerais par exemple chanter en allemand. Le masque permet de dévoiler des choses pudiques que l'on est incapable d'offrir dans sa langue maternelle. C'est un jeu qui est intéressant. La pudeur ne se place pas au même endroit.
RamDam: La sensation de jouer la comédie ou de chanter est elle similaire ?
J. B.: Pour moi, oui ! Ce qui est différent mais j'espère que cela le sera de moins en moins, c'est le rapport au public sur scène entre le théâtre et le concert. Parce que le concert, c'est une forme où vous devez, comme chanteur, être dans un rapport très direct et héroïque avec le public. On tient le truc à bout de bras. Il y a un côté show-man dans le concert qui fait partie de la jouissance de l'ensemble. Sans être pour autant Dalida ou Mick Jagger mais au théâtre c'est plus subtil. Une des raisons de me lancer dans la chanson, c'est justement parce que je me débarrasse d'un phrasé trop chanté sur les planches quand je suis dans un rôle. J'en raffole hein, là n'est pas la question, car c'est constitutif de moi-même. Je peux ainsi me lancer dans un théâtre plus moderne. Basé sur l'esthétique. Qu'est-ce que c'est que le rôle principal ? Comment cela se joue ? Cela m'intéresse de biaiser avec ça. En toute perversité (rires). Je peux dialoguer avec mes idées.
RamDam: Apportez-vous plus d'amour à vos disques qu'à vos films où vous êtes juste au service d'un réalisateur ou d'un metteur en scène ?
J. B.: Pareil ! Vous savez une interprétation, vous la chérissez comme un enfant de la même manière. Par exemple, je joue dans le dernier Rivette et mon interprétation du personnage, j'y tiens comme à la prunelle de mes yeux. Même pour un rôle joué plein de fois par des actrices différentes. Ce à quoi je tiens et que je chéris plus que tout, ce sont les petits détails. Et ces petits détails, c'est similaire au caractère de son enfant.
RamDam: Sur le disque, vous pouvez me donner justement les détails qui font la différence ?
J. B.: Non ! Je ne peux pas ! Je ne m'écoute pas moi-même, je ne regarde pas les films que j'ai faits. Bon, je l'ai écouté pour voir si tout allait bien (rires) mais par exemple l'année dernière, à un moment, presque à la fin des concerts, je suis allé faire un set à Namur et j'ai fait beaucoup de promo en Belgique à nouveau à l'occasion de ce concert en écoutant mes chansons que je n'avais pas entendues depuis deux ans. J'ai été agréablement surprise par certaines choses. C'était limite merveilleux... Mais c'est comme d'aimer quelqu'un ou d'avoir été aimé par quelqu'un. Ca vous façonne, ça vous constitue mais c'est construit dans un laps de temps.
RamDam: L'image que vous véhiculez sur les photos de presse, notamment pour le premier disque est totalement différente de vos photos en qualité d'actrice. Y a-t-il une dichotomie visuelle quand vous êtes dans l'une ou l'autre partie de votre métier artistique ?
J. B.: (Elle réfléchit) alors, comme actrice, ce n'est pas moi qui fabrique les images, donc je rentre dans un code artistique ou commercial qui s'appuie sur des aspects de moi qui ne sont pas très trash. Après, je crois que ce qui est beau, ce sont les contradictions d'une personne.
RamDam: Sur les photos de vos albums, je vous trouve beaucoup plus rock n'roll ?
J. B.: C'est clair qu'il y a une part plus naturelle et sauvage de moi qui trouve à s'exprimer dans la musique. Ma sophistication intéresse les réalisateurs et les metteurs en scène de théâtre.
RamDam: Cela vous ennuie d'ailleurs cette image ?
J. B.: Non, je suis contente de pouvoir tout faire. Par contre, si je ne pouvais pas exprimer un côté plus profond, cela me manquerait. Je pense que ces deux parties de moi vont se rejoindre petit à petit.
RamDam: A mon sens, le corps est intimement lié à la voix. Vos années de danse vous ont-elles permis d'appréhender le chant différemment ?
J. B.: Le corps, c'est ce qui m'intéresse le plus dans la vie. La possibilité d'avoir l'impression d'habiter mon corps, que ce soit lui qui parle, qui réagit, qui pense. C'est aussi pour ça que, petite fille, j'ai été attirée par la danse. Par contre, la danse classique fut pour moi un fourvoiement total ! J'ai dû très vite comprendre que c'était ça qui m'intéressait dans l'existence. Hors, la danse classique ce n'était pas le bon moyen d'explorer ce sujet. En même temps, ce fut parfait pour me donner une sorte de repoussoir. Chanter et jouer, c'est une expérience identique au yoga. Physique, interne, qui peut être indéfiniment travaillée. La scène, c'est une manière d'y retourner tout le temps. Etre retraversé dans son corps par ce truc-là.
RamDam: Votre disque ne fait qu'accentuer le mystère qui semble vous entourer ?
J. B.: Je ne pense jamais à ce fameux mystère qui semble être une caractéristique très journalistique. Vous savez, j'aime bien les profondeurs.
RamDam: Je vais vous poser une question incongrue mais n'avez-vous pas l'impression de faire peur aux hommes ?
J. B.: Les hommes ont si peur de moi que ça ?
RamDam: Je crois oui.
J. B.: Ben, heureusement alors ! (rires).
RamDam: Vous devez connaître cette expression de Jouvet: "Tant vaut l'homme, tant vaut l'acteur". J'aimerais vous demander ce que vaut la chanteuse Jeanne Balibar ?
J. B.: Je ne sais pas si on le sait ! Ni vous, ni moi. Ce que j'aime de plus en plus dans la musique, ce qui me touche le plus, c'est de savoir qui j'entends. Qui est l'homme, l'être humain que j'entends et est-ce que je le comprends. Quelqu'un que je classe au-dessus du lot, c'est Chet Baker. Quand je l'entends chanter, j'entends le plus grand crooner du monde, un amoureux. Après je ne sais rien de sa vie personnelle mais j'entends une manière d'aimer démente. J'entends de l'or. Je ne suis pas sûr qu'on entende quand je chante complètement qui je suis ou ce que ça vaut. Parce qu'il me reste des peurs, des difficultés... par manque d'expérience mais peut être qu'un jour, il n'y aura plus d'obstacles pour entendre le fond de mon coeur. On entend quelque chose hein, sinon personne ne mettrait de l'argent pour que je fasse un disque. S'il n'y avait pas des gens dans une maison de disque, des musiciens, et le public qui trouve du plaisir à m'entendre, il n'y aurait jamais eu Jeanne Balibar chanteuse.
RamDam: Vous avez joué dans le film "J'aurais voulu être danseur". Qu'est-ce que vous auriez aimé être ?
J. B.: Géographe ! Parce que je raffole de la poésie des paysages et des cartes. Cette rencontre de l'homme, de l'activité sociale et politique et des éléments.
RamDam: Question économique: est-ce qu'il y a quelqu'un dans votre entourage qui compte pour vous ou êtes-vous autonome dans votre porte-monnaie ?
J. B.: Houlà... Je suis autonome, personne ne compte pour moi mais je fais connerie sur connerie, je me réveille presque toutes les nuits à 4 heures du matin pour m'angoisser sur ces questions, en voyant la vie très noire (rires). Ensuite je me rendors et à 8h ça va mieux. Mais parmi ces choses lugubres, il y a beaucoup de questionnements de ma part sur l'argent. Quelle que soit ma situation financière qui peut être variable d'un mois sur l'autre. Même au milieu d'un tournage qui est la situation où l'on a du fric par excellence.
RamDam: Est-ce plus lucratif de chanter ou de jouer la comédie ?
J. B.: Un film ! (Catégorique). Enfin, ça dépend quel film, un film normalement produit rapporte beaucoup plus d'argent qu'un disque !
RamDam: Quand je vois votre filmographie, je suis totalement sous le charme, sauf pour un où je me dis que vous l'avez fait uniquement par profit...
J. B.: Lequel ?
RamDam: Les Rois Maudits ?
J. B.: Alors là, vous avez tort ! Non, non, non ! C'était une bonne opération financière mais pas du tout mon premier motif dans ce choix. Vous avez tort monsieur ! D'abord car José Dayan est quelqu'un de très passionnant, j'ai une grande passion pour son travail. Et surtout, dites moi à la télé, à 20 heures 30, vous avez eu l'occasion de voir Jacques Spiesser, Eric Ruf, votre serviteuse ? Elle fait exister dans le petit écran, pour tout le monde, un type d'acteurs qu'elle est la seule à faire exister à la télévision. C'est extraordinaire ! C'est super important. Je me suis vraiment amusée à jouer l'empoisonneuse, à être avec Jeanne Moreau. Mon rôle limite shakespearien, j'étais contente de savoir que beaucoup de monde l'a vu ! Après, vous trouvez peut-être que je n'étais pas bonne ?
RamDam: Impossible de penser ça de ma part !
J. B.: Ca peut arriver que je ne sois pas bonne hein (rires) mais après, le truc kitsch, je pense qu'on peut y aller si on sait pourquoi on l'utilise. C'est un point de vue qui se défend surtout face à la connerie ambiante. José ne m'a jamais critiquée sur mon jeu.
RamDam: Sur quoi seriez-vous prête à mettre une somme exorbitante ?
J. B.: Le temps libre !
RamDam: Mais le temps ne s'achète pas !
J. B.: Si ! On me donnerait 150 000 euros et on me demanderait ce que j'en ferais, eh bien, je partirais en vacances pour ne rien faire.
RamDam: La question reine Elisabeth II: connaissez-vous le prix d'une baguette de pain ?
J. B.: 80 centimes ?
Propos recueillis par Pierre Derensy