Entretien avec David Lafore
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Lundi 19 mars 2007
David Lafore, je vous l'avoue, fait partie de mes artistes préférés. N'allez pas croire que ce soit évident de l'interviewer et qu'il mâche dans ma main comme tout bon professionnel de la musique faisant de la promo. Non, il ne mange pas de ce pain-là, cet animal qui navigue entre le spirituel et le gravement terre à terre. Finesse, délicatesse et silence, ce qui ne fait pas bon ménage avec le journaliste qui attend des mélopées sur le pourquoi-comment d'un disque. Mais peu importe, Lafore c'est fort.
RamDam: Alors intituler son album "II", c'est pour coller à l'actualité cinématographique de Rocky et faire votre retour ?
David Lafore: (Rires) Peut être inconsciemment... Sans avoir été vraiment bercé par l'épopée. Je ne suis pas cinéphile (rires). Je vais essayer de me procurer ce numéro 2 pour voir les techniques d'entraînement.
RamDam: Avez-vous eu peur après le premier album de devoir garder bouche fermée ?
D. L.: Non, je n'ai pas eu peur. Je savais de toute façon que je l'ouvrirais d'une manière ou d'une autre.
RamDam: Vous signez pour ce deuxième album avec un label différent des autres, un label qui a fait le choix d'utiliser Internet et la diffusion ordinaire pour vendre un disque, qu'est-ce que cela change ?
D. L.: Absolument rien ! Juste que je me replonge dans l'univers mirifique des contrats d'artistes. C'est tout. Ca m'a fait un changement (rires). C'était assez agréable car je pense que maintenant je pourrais me reconvertir et devenir manager ou impresario.
RamDam: Cette distance que vous instaurez face à la vie, c'est un rôle ou vous avez la prétention dans la vie d'être identique ?
D. L.: Oui, pareil dans la vie... enfin, si je peux dire les deux, je dirais les deux. Bien sûr, il y a du rôle et à la fois pour parler vulgairement, je fais ce que je peux.
RamDam: En même temps, pourrait-on voir un jour "les mots tendres" sans à la fin "J'aime ta chatte" ou serait-ce trop impudique pour vous ?
D. L.: Disons qu'il faudrait que ce soit beaucoup mieux écrit pour qu'il n'y ait pas "j'aime ta chatte" à la fin, car de toute façon, tout ce qui précède "j'aime ta chatte" a été écrit pour qu'il y ait ça. Le prétexte et le but de cette chanson, c'est de terminer par cette phrase.
RamDam: Pour trouver un David Lafore qui ne joue pas à saute-mouton entre le cynisme et la poésie, il faut attendre la dernière chanson "J'ai massacré tout un pays" ?
D. L.: Ho non, déjà plages 5 et 6, il se passe plein de choses. Dans "Au bord de la mer", quand même il y a autre chose...
RamDam: N'est-ce pas trop lourd à porter ce profil d'artiste cynique, dandy, désabusé ?
D. L.: Peut-être qu'à la longue, on le dira moins. Le cynisme je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire. Je crois qu'étymologiquement ça vient du chien.
RamDam: 20 francs le cunnilingus, c'est vraiment donné, où allez-vous traîner ?
D. L.: Je traîne sur scène surtout. De toute façon c'est un faux métier, je n'en ai jamais vendu un de cunnilingus... car je ne traîne pas beaucoup.
RamDam: Vous savez qu'avec cette chanson, on va encore vous comparer à Gainsbourg et les sucettes d'Annie ?
D. L.: Oui sûrement. Cela ne m'étonnerait pas. Et puis tant mieux et tant pis.
RamDam: Ce II montre, peut-être, que vous n'êtes plus d'accord pour tuer à nouveau votre grand-père et votre grand-mère pour une bonne rime ?
D. L.: Et pourtant ! (Rires) Je crois que je serais toujours partant.
RamDam: Alors qui en est la victime sur ce deuxième disque ?
D. L.: J'ai l'impression que c'est vous.
RamDam: Vous me disiez pour le premier disque qu'en amour il y a des moments où l'on y croit et d'autres plus du tout, mais avec ce deuxième, c'est carrément plus du tout qui a pris le pas sur le reste ?
D. L.: C'est possible mais j'aurais du mal à formuler une généralité. Que ce soit sur le cours de la banane ou sur l'amour.
RamDam: Par contre, vous avez remisé vos animaux au vestiaire ?
D. L.: Au bestiaire vous voulez dire ? De toute façon j'ai fait quelques chansons sur les animaux, cela reviendra peut-être mais ce n'est pas une habitude.
RamDam: On vous sent pourtant plus sûr de vous ?
D. L.: Peut-être... vous verrez bien. Disons que j'ai peut-être fait un demi-pas en avant. Je suis moins dans la cachotterie. Et à la fois je me demande si ce n'est pas le contraire. Dans cet album il y a peut être moins de chansons qui m'ont été nécessaires dans l'écriture que dans le précédent. C'est ambigu. On a peut être l'impression que je m'avance plus mais à la fois, je parle comme si je représentais tout le monde alors que dans le premier je parlais plus de moi.
RamDam: Vous êtes un chanteur générationnel ?
D. L.: On ne peut pas faire autrement.
RamDam: Vous travaillez beaucoup vos compositions ou vous piquez à droite, à gauche des choses ?
D. L.: Là, sur "II", j'ai plus piqué que dans l'album précédent. "Laisse moi mourir un peu" est un remake d'une chanson de Monteverdi. Ou alors "J'ai massacré tout un pays" est une phrase que j'ai entendue et qui m'avait marqué. "Au bord de la mer", je voulais faire une chanson comme qui dirait, de berger ou de marin, une chanson qui existerait déjà. Comme ces chansons de montagnards. Après, je ne sais pas pourquoi, c'est en regardant un film de John Huston "The Dubliners". C'est bien ça, c'est de John Huston ?
RamDam: Je ne sais pas du tout !
D. L.: Vous savez, je ne le savais pas non plus avant de l'avoir vu... mais à un moment donné il y a une femme qui interprète une chanson de rossignol comme il y en a tant. Cette espèce de nostalgie. Il m'est venu cette image des larmes qui reproduisent la chaleur de l'être qu'on regrette. Des larmes qui deviennent réconfortantes comme si la personne est à nouveau là.
RamDam: Vous utilisez la musique pour amplifier vos textes ?
D. L.: Je pars du texte et j'amplifie la musique qu'il y a dans le texte pour arriver à une mélodie. C'est le cas pour pas mal de chansons. Mais c'est en train de changer.
RamDam: Vous laissez plus la place à vos quatre compères ?
D. L.: Là, on parle d'autre chose. Mes 4 compères arrivent dans l'arrangement. Dans la composition c'est tout seul, sauf sur "Bouche fermée" où l'arrangement a pris une telle place et la composition était tellement pauvre que je me suis dit qu'il valait mieux signer des 5 têtes. Sinon les arrangements, on les fait toujours ensemble et plus encore sur ce disque que sur le précédent.
RamDam: Vous avez testé vos nouvelles chansons en solo sur scène, pourquoi ce choix ?
D. L.: Parce que je me trouve assez bien sur scène seul. Ca me plaît. Et c'est aussi une question économique et je joue dans des petits cabarets et c'est préférable de jouer seul sinon personne n'y mange.
RamDam: Y a-t-il eu du déchet par rapport à ces tests pour le disque ?
D. L.: Pas du tout. S'il y a déchet, c'est avant. Si j'arrive au bout d'une chanson, c'est qu'elle est bonne. Ou tout du moins, je la considère comme telle (rires).
RamDam: On a l'impression que vous êtes mal tombé, que vous auriez aimé être un chanteur de blues noir ou un griot africain ?
D. L.: Je pense que j'aurais aimé être un chanteur à voix. Peut-être que je le serai plus tard ? Finalement quand je chante une chanson de Piaf, j'ai la voix qui peut partir. Je pense que ma voix peut faire beaucoup mieux et plus.
RamDam: Jalouse-t-on votre sort ?
D. L.: Je n'en ai pas l'impression. Qui ? Vincent Delerm, Thomas Fersen, Bénabar ?
RamDam: Moi, j'aimerais bien être à votre place ! ça doit être agréable d'être un chanteur ?
D. L.: C'est pas mal oui. Vous me jalousez alors ?
RamDam: Non, je l'envie... d'être un artiste reconnu par exemple.
D. L.: Reconnu, pas tout à fait encore.
RamDam: Une grande partie de votre public se souvient de votre côté Michael Jackson sur scène pour le précédent album, ici vous avez envie de vous réincarner en qui ?
D. L.: Là ce serait plus ou moins ce que je pense être moi ! Mais ça reste assez flou.
RamDam: Vous aimez jouer avec le public ?
D. L.: Oh oui ! (rires).
RamDam: Quitte à vous prendre de sacrées réflexions ?
D. L.: Oui mais ça vaut la peine.
RamDam: Pourquoi ?
D. L.: Parce qu'admettons que ce soit le cas, en exagérant: vaux mieux que je me trompe en improvisant neuf fois et qu'une fois ce soit bien, que de préparer quelque chose et que ce soit moyen 10 fois. Sur scène, c'est quand même quelque chose quand on ne sait pas ce qu'on va dire, que l'on est surpris, que les musiciens sont surpris. C'est quelque chose qui n'est absolument pas comparable avec une redite. Sur scène, ce n'est pas rond-rond. Quand un musicien ne peut pas jouer car il a un fou rire c'est très agréable... on peut se moquer de lui.
RamDam: Si vous pouviez vous passer du format disque et ne faire que de la scène, vous le feriez ?
D. L.: Je pourrais mais je ne le veux pas. Je pourrais être comédien et uniquement comédien. Pour l'instant, je suis mieux sur scène qu'en studio. Mais je pense que sur celui-là j'ai pas mal appris. Que ce deuxième est mieux que le premier. En tout cas, je ne m'arrêterai pas de faire des disques avant d'en avoir fait un impeccable.
RamDam: C'est quoi la perfection ?
D. L.: Ce serait Shakespeare qui aurait écrit des chansons terriblement mouvementées et amusantes et Chostakovitch qui aurait écrit la musique, puisque vous me laissez le droit à tout (rires).
Propos recueillis par Pierre Derensy