Entretien avec Helena Noguerra
Montez sur scène avec Suprême NTM !g(17393406)a(999052))
Samedi 20 octobre 2007
Helena Noguerra prise dans le tourbillon de la vie avait peut-être besoin de rendre un certain hommage à l'auteur brillantissime qu'est Rezvani. Car l'un comme l'autre ont des parcours similaires. En réécoutant J'ai la mémoire qui flanche, on se dit que tout un chacun à un souvenir de ce libertaire vivant librement de ses passions. Et c'est bien là le prodige qu'a réussi à concrétiser sur ce disque Helena: devenir plus qu'une interprète intemporelle, une femme qui entreprend, qui chante, qui aime et qui accepte de se mettre au service d'un projet d'utilité publique.
RamDam: Savez-vous qu'à mes yeux, vous permettez à une nouvelle génération de connaître tout un pan de l'histoire qui était sinon disparu, tout du moins oublié ?
Helena Noguerra: L'auteur est méconnu mais de son fait, alors que toutes ses chansons parlent aux gens. Je ne fais pas ça pour être la mémoire de la chanson française ou pour plaider la cause d'un quelconque artiste oublié. C'est un plaisir, j'ai rencontré Rezvani, il aimait bien ma manière de chanter ses chansons.
RamDam: Vous prouvez que les chansons d'amours sont éternelles ?
H. N.: Certaines en tout cas. Elles sont du moins intemporelles. Avec un langage direct, ce sont des chansons fédératrices qu'un gamin de 16 ans actuellement peut comprendre. Ce n'est pas comme si l'on faisait écouter du Ferré à un môme. Là il y a quelque chose de franc, de direct. Il n'y a pas de chichi, c'est naturel. L'amour est le sujet qui convient le mieux à la musique. Je pense que toutes les chansons sont plaisantes à chanter, je ne me suis jamais lancée dans la chansons politique mais j'imagine que Tracy Chapman prend du plaisir quand elle chante un titre engagé.
RamDam: Pouvez-vous m'expliquer le processus qui vous a amenée à enregistrer cet album ?
H. N.: Un pur hasard. Ce n'était pas prémédité, je n'ai pas fantasmé cet album: ni dans ma jeunesse, ni dans ma vieillesse (rires). On m'a proposé d'aller chanter quelques chansons à la maison de la Poésie lors d'un hommage rendu à Rezvani, j'y suis allée, à la fin du concert nous nous sommes parlés. Il a trouvé mon interprétation de son répertoire chouette, il m'a simplement dit que les chansons m'allaient bien, que ça faisait 30 ans qu'elles n'avaient plus été chantées, il souhaitait les faire découvrir à une nouvelle génération. Ensuite nous nous sommes excités l'un l'autre... enfin si je peux m'exprimer ainsi. Finalement, au bout d'une semaine, je l'ai rappelé pour lui dire banco d'autant plus que je touchais à l'une de mes grandes idoles. Je lui ai écrit comme une groupie en 1999, je m'étais totalement identifiée à son histoire d'amour avec sa femme qui s'appelle Danièle. Il a écrit des romans merveilleux là-dessus dont "Le testament amoureux". C'était quelqu'un d'emblématique et de très important dans ma culture et ma vie. Je ne fantasmais pas sur l'homme mais sur l'idéal du personnage. Vous imaginez bien que lorsque l'on vous dit que vous valez bien Jeanne Moreau, il n'y a aucune raison de ne pas y aller (rires).
RamDam: Les 2 multi-indisciplinaires se sont donc mis à s'aimer ?
H. N.: C'est tout à fait ça. Encore que ça, je l'ai pigé après. En effet, je me suis dit que je l'aimais car j'avais besoin de me raccrocher à quelqu'un qui me rassure sur mon statut. C'est-à-dire que je fais plein de trucs et ce que l'on me renvoie n'est pas toujours très rassurant. On me dit souvent que je suis une dilettante, qu'à force de faire plein de choses on ne fait rien de bien... Enfin, bref, plein de jugements qui peuvent déstabiliser et vous laisser en proie aux doutes; c'est vrai que d'un seul coup, grâce à lui, j'acceptais de vivre ma vie comme il a vécu la sienne. Vivant comme il le désirait, en faisant ce qui lui plaisait au même titre que moi. Encore que lui est beaucoup plus radical. Il est hors du monde, personnellement je garde mes distances tout en vivant sur Paris, je côtoie des gens du milieu artistique. Nous ne sommes pas des marginaux mais nous vivons dans la marge.
RamDam: Pouvez-vous me relater le clin d'oeil du titre ?
H. N.: Alors, je connaissais les chansons du style Le tourbillon de la vie sans en connaître l'auteur. Il y a 10 ans, un ami m'a fait connaître les chansons de Jeanne Moreau, d'Anna Karina et un album où Rezvani chante seul à la guitare des chansons rigolotes. Je lui demande le nom de cet auteur et il me répond "Rezvani" évidemment mais moi j'entends "Fraise Vanille". Ce qui collait avec sa manière sauvage de chanter, hors tempo, s'en foutant un peu, jouant brutalement de la guitare, avec une liberté et un ton incroyable. Je me disais, ben, il s'appelle Fraise Vanille car il est marrant. Totalement envoûtée, je demandais souvent à ré-écouter "Fraise Vanille" et mon ami s'amusant de ma confusion ne m'a jamais reprise sur le nom de cet artiste. C'est en lisant "Le testament amoureux" que j'ai pu me rendre compte de la confusion. Quand nous avons fait l'album au lieu de mettre Helena chante Rezvani qui a un côté Uté Lemper chante Piaf, je lui ai demandé de mettre ce titre un peu naïf.
RamDam: C'était dur de faire une sélection de chansons et sur quelle base l'avez-vous faite ?
H. N.: A l'instinct. Au départ, je me suis dit d'aller au truc naturel. Que ce soit ce que j'aime. Sans faire la maligne à vouloir absolument faire découvrir une face plus obscure de Rezvani ou un côté plus intelligent. J'ai donc pris celles que je connaissais par coeur, celles que j'adorais et ensuite j'ai pris celles que je ne connaissais pas, qui me plaisaient et dont je tombais amoureuse instantanément. Au final, il m'en restait trente. Je les ai éliminées selon l'humeur, selon la journée aussi. Disons que j'ai fait cette sélection un mardi mais je pense que si je l'avais faite le mercredi il y en aurait eu d'autres dessus.
RamDam: Quand on écoute "Caresse-moi", la chanson inédite, on se dit que personne actuellement n'est capable d'écrire une chanson pareille ?
H. N.: C'est vrai. Dans le rap ou le hip-hop, ils font des titres plus osés. Mais disons que c'est une continuité de ce qu'il a déjà fait.
RamDam: Comment avez-vous décidé de faire participer certains de vos collègues à ce projet ?
H. N.: Oh, c'est très fastoche ! Quand vous dites, je vais reprendre des chansons de Rezvani, ils se disent tous "oh merde je n'y avais pas pensé" ou alors certains ayant un chemin plus égotiste à construire préfèrent se consacrer à leurs propres chansons. Mais au final je pense que j'aurais pu sonner à toutes les portes: tout le monde aurait accouru. Ha non ! Il y en a un qui m'a dit non: Jay Jay Johanson. Je le dénonce (rires). On va lui envoyer le disque maintenant pour qu'il puisse pleurer (rires).
RamDam: Prendre Fred Martel pour vous aider à réaliser l'album est un vrai coup de reine ?
H. N.: C'est gentil ! Moi aussi, je pense que c'est une très bonne idée (rires). Ce fut un coup de foudre artistique très rapide. J'avais déjà demandé à travailler avec lui il y a quelques années. Je voulais qu'il me compose quelques chansons car j'aime bien son côté "A l'américaine". Je l'ai rencontré pour lui demander de m'aider à réaliser l'album car je tenais à y participer en ayant une oreille attentive. J'ai donc parlé une heure avec lui et quand je suis sortie de notre rencontre, j'ai appelé ma maison de disque pour dire "ok c'est bon, c'est lui !". Ils ont été surpris. M'ont demandé d'essayer au moins une chanson avant de prendre une décision aussi catégorique mais je n'en avais pas besoin. Nous nous étions compris. Il a une écoute... Bizarrement des fois je dis n'importe quoi mais je sais ce que je veux dire. Et lui est curieux de ça, si je lui dis "il faut que ça flotte", il y va, il essaye de retranscrire cette pensée. Il me disait souvent que ce que je demandais ne se faisait pas en musique mais que justement, c'était ça qui était drôle.
RamDam: Votre but, c'était de ne pas trahir l'esprit des chansons en faisant l'erreur de beaucoup qui transforment un titre immortel dans un genre nouveau ?
H. N.: C'était le postulat de départ, de ne pas jouer au malin en les arrangeant ou les modernisant. Nous tenions à rester humbles devant ces chansons qui se suffisent à elles-mêmes. Au départ, tout repose sur la construction guitare voix. On a bâti sur les tempos, les tonalités sobres en ajoutant ensuite peu de choses, peu d'instruments. Il fallait en quelque sorte déshabiller ces titres. Les versions précédentes sont très arrangées, magnifiquement arrangées, voire scientifiquement arrangées. Serge Rezvani par contre a une nature très sauvage, il regrettait presque ce 'trop plein'. Il voulait aussi que ce ne soit pas trop mangé par la musique. Je tenais à lui faire plaisir. Je ne voulais pas le piller. En restant innocent comme il est.
RamDam: Ne serait-ce pas parce que vous êtes aussi deux grands innocents que vous n'avez jamais eu un écho plus important, tout du moins à la hauteur de la qualité de votre travail respectif ?
H. N.: C'est possible, je n'ai pas encore pigé. Lui, il s'en fout, il n'en a rien à faire. C'est un peu pareil pour moi. Je suis contente quand on signe un beau et bon papier sur moi. Mais je suis beaucoup plus contente d'avoir un coup de fil de quelqu'un que j'aime. Pour moi, l'amour est ma première préoccupation.
RamDam: Avez-vous une explication sur le fait que Rezvani n'ait pas eu une reconnaissance similaire à Gainsbourg alors qu'ils ont tous les deux un profil identique ?
H. N.: Il ne voulait pas être un professionnel. Il m'a expliqué qu'après ces chansons-là, il a eu des demandes de Bardot, de Gréco ou de Reggiani, mais il ne désirait pas que les gens attendent quoi que ce soit de ses chansons. Il ne voulait pas entendre des artistes dire "je prends - je jette". C'est un sentimental. Sa seule ambition c'était d'offrir ses chansons à sa femme.
Propos recueillis par Pierre Derensy
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