Entretien avec Daniel Lavoie
Daniel Lavoie est un homme sympathique. Qui a toujours fonctionnĂ© comme un ĂŞtre humain avant d’ĂŞtre un artiste. Prenant du plaisir Ă chanter. Mettant sur le devant ses convictions, avec une musique attachante et une voix particulière, il nous livre dans son Docteur Tendresse de la joie de vivre.
RamDam: Il faut combien d’annĂ©es d’Ă©tude pour avoir son diplĂ´me de Docteur Tendresse ?
Daniel Lavoie: Ca ne s’Ă©tudie pas Ă l’Ă©cole mais ça prend environ 57 annĂ©es de vie (rires).
RamDam: Un chanteur a-t-il le profil pour guérir toutes les blessures ?
D. L.: (Rires) Ca dĂ©pend des chanteurs, je le crains. Et surtout des raisons pour lesquelles il chante. Mais je pense que quelqu’un qui fait de la musique pour le bien-ĂŞtre et le bonheur des gens qui l’Ă©coutent a des chances de guĂ©rir, en tout cas certaines petites maladies.
RamDam: Mais alors qui s’occupe du chanteur lui-mĂŞme quand il est malade ?
D. L.: J’ai la femme du chanteur qui est plutĂ´t bien diplĂ´mĂ©e et elle s’en occupe très bien !
RamDam: Pensez-vous que l’humanitĂ© est en danger et qu’il est temps de s’en rendre compte ?
D. L.: Ecoutez, c’est un constat que je fais, j’espère me tromper mais depuis une dizaine d’annĂ©es, les choses ne s’arrangent pas et ceux qui devraient avoir la responsabilitĂ© de diriger le monde parce qu’ils ont bien voulu la prendre, ne semble pas le faire avec responsabilitĂ©. Ils prennent plus de temps Ă agir comme des hommes d’affaires, avec cupiditĂ© et Ă©goĂŻsme, qu’avec un vĂ©ritable Ă©gard envers l’ĂŞtre humain. Si nous continuons d’ĂŞtre dirigĂ©s par des gens qui ne pensent qu’Ă eux-mĂŞmes, aux lobbies industriels et aux gens riches, c’est certains que l’on n’a pas une grande chance de s’en sortir. Mais j’ai confiance: on a eu souvent des gros coups et pourtant nous sommes toujours lĂ , d’oĂą mon optimisme. C’est mon choix volontaire d’ĂŞtre optimiste dans ce disque.
RamDam: On a l’impression que Daniel Lavoie a une âme de rĂ©volutionnaire pacifiste ?
D. L.: C’est un peu ça. Je n’ai jamais pensĂ© que l’on arrivait Ă grand chose avec les armes. Cela dit, c’est beaucoup moins spectaculaire et les gens ne s’en rendent pas compte mais j’ose espĂ©rer que cela fait son chemin et qu’Ă©ventuellement, il y a aura beaucoup de Docteur Tendresse, car lorsqu’il y aura 200 millions de rĂ©fugiĂ©s climatiques qui commenceront Ă cogner aux frontières, il y a aura du travail.
RamDam: Est-ce que vous ĂŞtes chanteur parce que finalement vous ĂŞtes un grand utopiste ?
D. L.: Utopiste voudrait dire que c’est quasiment impossible donc non. Je crois que la vie est lĂ avec des directives Ă©videntes et claires. On est loin d’avoir terminĂ© notre Ă©volution. Il faut juste passer par cette folie industrielle pour arriver Ă cette technologie qui nous sauvera. Nous vivons la pĂ©riode la plus fragile car nous avons tout pour nous dĂ©truire et en mĂŞme temps, tout ce qu’il nous faut pour nous sauver.
RamDam: Sur cet album, vous vous impliquez aussi sur le cĂ´tĂ© textuel, c’est compliquĂ© de vous pencher sur la feuille blanche ?
D. L.: Cela ne change pas vraiment. Quand je chante un texte je l’ai choisi, par contre j’avais besoin d’Ă©crire mes propres textes pour justement dĂ©fendre mes convictions. Les gens ne me proposent pas toujours ce qui correspond Ă mon idĂ©e. Je ne fais pas pour autant de la politique, je fais de la musique, j’essaye d’offrir du plaisir et du bonheur. Je veux jouir par l’art. Ecrire des textes, ça a toujours Ă©tĂ© compliquĂ© pour moi. Surtout quand on sait exactement ce qu’on voudrait faire. C’est du travail. Exigeant. Mais bourrĂ© de plaisir. Ce n’est pas quelque chose qui me fait souffrir. Avant je commençais par la musique car j’Ă©tais beaucoup plus attachĂ© Ă la musique, maintenant je dĂ©bute par le texte, car il a sa propre musique et dicte aux notes oĂą se placer. Je prĂ©fère laisser le texte diriger la musique plutĂ´t que l’inverse. La musique est une matière beaucoup plus Ă©lastique. Elle se plie dans tous les sens.
RamDam: Il y a quelque chose qui se plie très bien dans ce disque, c’est votre voix. Vous Ă©tonne-t-elle encore ?
D. L.: Peut-ĂŞtre que oui… Je suis surpris de la voir changer avec les annĂ©es. Quand on vieillit Ă©videmment, notre voix change, mais il y a aussi tout le travail apportĂ©. J’aime expĂ©rimenter, faire des choses nouvelles avec ma voix. Dans ce disque, j’ai tout chantĂ© chez moi, seul dans mon petit studio, sans technicien, sans ingĂ©nieur ni rĂ©alisateur, tout seul dans le noir, je travaillais la nuit souvent. Il y a une intimitĂ© que je n’ai jamais eu sur un autre album. Cette fois, j’ai pu me permettre des impudeurs que je n’aurais jamais eues avant.
RamDam: « Sous les cèdres » est inspirĂ© d’une phrase de LĂ©o FerrĂ©, fait-il partie de vos inspirations ?
D. L.: C’est quelqu’un que j’aime beaucoup. Je l’entends toujours avec grand plaisir. Je tombe rarement sur une de ses chansons sans l’Ă©couter jusqu’au bout. De tous ceux qui ont fait la chanson française, c’est sĂ»rement lui que je prĂ©fère. C’est mon grand des grands !
RamDam: Dans les nouveaux chanteurs, qui vous a marqué récemment ?
D. L.: La personne qui m’a le plus marquĂ©, je crois que c’est Camille. Je la trouve remarquable par son originalitĂ©, et elle Ă©crit en plus, et c’est rarement soulignĂ©, extrĂŞmement bien. Ca ne correspond peut-ĂŞtre pas Ă ma façon de voir les choses mais elle est très talentueuse. Au QuĂ©bec, j’aime Pierre Lapointe et Ariane Moffatt.
RamDam: Vous demandez Ă deux filles de venir vous soutenir sur l’album ?
D. L.: Ce sont des copines, des chanteuses avec qui j’ai travaillĂ©. J’ai rĂ©alisĂ© l’album de Marie-Joe ThĂ©rio, de Louise Forestier, ce sont des chanteuses que j’admire. Elles sont tout naturellement sur mon disque. Elles ajoutent cet Ă©lĂ©ment de touche fĂ©minine qui est parfois nĂ©cessaire Ă un album.
RamDam: Etre chanteur a-t-il été pour vous le meilleur moyen de trouver votre liberté ?
D. L.: CarrĂ©ment oui. Juste oui ! J’ai pu vivre la vie que je voulais grâce Ă la chanson, je ne crois pas que j’aurais pu le faire autrement. Evidement, j’ai du faire des choix, qui n’Ă©taient pas ambitieux, mais des choix de libertĂ© et je les ai assumĂ©s tout le temps Ă chaque fois. J’ai Ă©tĂ© très chanceux, j’ai rĂ©ussi quelques bons coups. J’ai toujours essayĂ© de travailler assez pour gagner assez et vivre plutĂ´t bien sans plus. Parce que je ne suis pas un homme riche mais j’ai tout ce qu’il me faut. Je me considère très chanceux et très privilĂ©giĂ©.
RamDam: La dernière chanson de votre disque s’intitule « Les marchands d’artistes » ?
D. L.: C’Ă©tait voulu comme vous semblez l’avoir compris. Si vous regardez ce texte, il ne critique personne. Il n’Ă©corche personne, il ne fait que constater quelque chose. Je me considère parmi ces gens souvent; toutes les choses dont je parle dans ce titre, je les ai faites au moins une fois dans ma vie, c’Ă©tait surtout pour rire et m’obliger Ă un exercice de luciditĂ©.
RamDam: Vous expliquez qu’entre ce que vous voulez dire et ce que les gens comprennent, il y a un monde, alors qu’une chanson optimiste devienne pessimiste ne vous dĂ©range pas ?
D. L.: Les gens parfois viennent me parler d’une chanson et je ne sais pas dire de laquelle ils viennent me parler. Ils comprennent diffĂ©remment de moi. C’est une re-crĂ©ation, une appropriation personnelle, c’est ce qui fait que lorsque tu chantes dans une salle, personne n’entend la mĂŞme chose. J’ai fait une chanson Ă©colo et qui a sonnĂ© chez mes auditeurs comme une chanson d’amour. Je voulais faire un constat d’Ă©chec avec la planète et mon public l’a vu parfois comme un trip de drogue, d’autres comme un truc fleur bleue (rires).
RamDam: Entre votre patrie et votre pays d’adoption, ĂŞtes-vous considĂ©rĂ© de la mĂŞme manière ?
D. L.: Vous savez, au QuĂ©bec, c’est un pays jeune, on mange rapidement les gens, on les bouffe et on les jette quasiment simultanĂ©ment. LĂ -bas, on a fait ça avec moi plusieurs fois alors qu’il y a une continuitĂ© en France. Une continuitĂ©. Je sens un respect et une chaleur que je ne sens pas toujours au QuĂ©bec. LĂ -bas ça monte et ça descend. Il y a une annĂ©e oĂą je vais ĂŞtre très prĂ©sent et l’annĂ©e d’après on m’a totalement oubliĂ©. C’est rassurant quand on est artiste depuis longtemps d’avoir cette relation de constance que l’on trouve ici.
RamDam: Votre plaisir Ă chanter « Ils s’aiment » ne s’est jamais transformĂ© alors que beaucoup d’artistes en auraient vite eu marre de toujours se voir rĂ©duit Ă un titre ?
D. L.: Je l’aime toujours ma chanson ! Elle fut tellement bonne pour moi. C’est une chanson qui sonne encore très vraie mĂŞme 25 ans plus tard. Et mon dieu: faire plaisir aux gens, je ne demande que ça. Je veux bien leur chanter Ă chaque fois si cela leur fait plaisir.
RamDam: Quelle sera la prescription lors des concerts du Docteur Tendresse ?
D. L.: J’ai dit et je redis que je veux faire un one-man-show. J’avais envie de partir avec un groupe de musiciens et en travaillant les chansons au piano depuis 2 mois, j’ai redĂ©couvert la force de cet instrument et j’ai eu envie de partir seul sur la route, de rencontrer le public seul, en tĂŞte Ă tĂŞte. J’ai fait mon petit examen de conscience et je me suis demandĂ© si je prĂ©fĂ©rais les voix seules ou avec un grand orchestre et Ă chaque fois, j’ai prĂ©fĂ©rĂ© le cĂ´tĂ© intimiste. C’Ă©tait le cas par exemple avec LĂ©o FerrĂ©, il m’avait bouleversĂ©. Je me mĂ©fie car ce n’est pas facile, c’est beaucoup plus dangereux. Donc ce sera seul avec un piano.
RamDam: Je voulais savoir si Daniel Lavoie Ă©tait du mĂŞme acabit que ses illustrations de pochette de disque, c’est Ă dire enfantin mais perturbĂ© ?
D. L.: Je suis moins perturbĂ© que les illustrations. Je crois que j’ai fait la paix avec le monde. Mais le petit bonhomme un peu fragile, amochĂ©: c’est nous, c’est tout le monde, c’est pas juste moi. C’est la petite bĂŞte humaine un peu Ă©tonnĂ©e de se retrouver hors contrĂ´le.
Propos recueillis par Pierre Derensy
