Entretien avec Helena Noguerra
Helena Noguerra prise dans le tourbillon de la vie avait peut-ĂŞtre besoin de rendre un certain hommage Ă l’auteur brillantissime qu’est Rezvani. Car l’un comme l’autre ont des parcours similaires. En réécoutant J’ai la mĂ©moire qui flanche, on se dit que tout un chacun Ă un souvenir de ce libertaire vivant librement de ses passions. Et c’est bien lĂ le prodige qu’a rĂ©ussi Ă concrĂ©tiser sur ce disque Helena: devenir plus qu’une interprète intemporelle, une femme qui entreprend, qui chante, qui aime et qui accepte de se mettre au service d’un projet d’utilitĂ© publique.
RamDam: Savez-vous qu’Ă mes yeux, vous permettez Ă une nouvelle gĂ©nĂ©ration de connaĂ®tre tout un pan de l’histoire qui Ă©tait sinon disparu, tout du moins oubliĂ© ?
Helena Noguerra: L’auteur est mĂ©connu mais de son fait, alors que toutes ses chansons parlent aux gens. Je ne fais pas ça pour ĂŞtre la mĂ©moire de la chanson française ou pour plaider la cause d’un quelconque artiste oubliĂ©. C’est un plaisir, j’ai rencontrĂ© Rezvani, il aimait bien ma manière de chanter ses chansons.
RamDam: Vous prouvez que les chansons d’amours sont Ă©ternelles ?
H. N.: Certaines en tout cas. Elles sont du moins intemporelles. Avec un langage direct, ce sont des chansons fĂ©dĂ©ratrices qu’un gamin de 16 ans actuellement peut comprendre. Ce n’est pas comme si l’on faisait Ă©couter du FerrĂ© Ă un mĂ´me. LĂ il y a quelque chose de franc, de direct. Il n’y a pas de chichi, c’est naturel. L’amour est le sujet qui convient le mieux Ă la musique. Je pense que toutes les chansons sont plaisantes Ă chanter, je ne me suis jamais lancĂ©e dans la chansons politique mais j’imagine que Tracy Chapman prend du plaisir quand elle chante un titre engagĂ©.
RamDam: Pouvez-vous m’expliquer le processus qui vous a amenĂ©e Ă enregistrer cet album ?
H. N.: Un pur hasard. Ce n’Ă©tait pas prĂ©mĂ©ditĂ©, je n’ai pas fantasmĂ© cet album: ni dans ma jeunesse, ni dans ma vieillesse (rires). On m’a proposĂ© d’aller chanter quelques chansons Ă la maison de la PoĂ©sie lors d’un hommage rendu Ă Rezvani, j’y suis allĂ©e, Ă la fin du concert nous nous sommes parlĂ©s. Il a trouvĂ© mon interprĂ©tation de son rĂ©pertoire chouette, il m’a simplement dit que les chansons m’allaient bien, que ça faisait 30 ans qu’elles n’avaient plus Ă©tĂ© chantĂ©es, il souhaitait les faire dĂ©couvrir Ă une nouvelle gĂ©nĂ©ration. Ensuite nous nous sommes excitĂ©s l’un l’autre… enfin si je peux m’exprimer ainsi. Finalement, au bout d’une semaine, je l’ai rappelĂ© pour lui dire banco d’autant plus que je touchais Ă l’une de mes grandes idoles. Je lui ai Ă©crit comme une groupie en 1999, je m’Ă©tais totalement identifiĂ©e Ă son histoire d’amour avec sa femme qui s’appelle Danièle. Il a Ă©crit des romans merveilleux lĂ -dessus dont « Le testament amoureux ». C’Ă©tait quelqu’un d’emblĂ©matique et de très important dans ma culture et ma vie. Je ne fantasmais pas sur l’homme mais sur l’idĂ©al du personnage. Vous imaginez bien que lorsque l’on vous dit que vous valez bien Jeanne Moreau, il n’y a aucune raison de ne pas y aller (rires).
RamDam: Les 2 multi-indisciplinaires se sont donc mis Ă s’aimer ?
H. N.: C’est tout Ă fait ça. Encore que ça, je l’ai pigĂ© après. En effet, je me suis dit que je l’aimais car j’avais besoin de me raccrocher Ă quelqu’un qui me rassure sur mon statut. C’est-Ă -dire que je fais plein de trucs et ce que l’on me renvoie n’est pas toujours très rassurant. On me dit souvent que je suis une dilettante, qu’Ă force de faire plein de choses on ne fait rien de bien… Enfin, bref, plein de jugements qui peuvent dĂ©stabiliser et vous laisser en proie aux doutes; c’est vrai que d’un seul coup, grâce Ă lui, j’acceptais de vivre ma vie comme il a vĂ©cu la sienne. Vivant comme il le dĂ©sirait, en faisant ce qui lui plaisait au mĂŞme titre que moi. Encore que lui est beaucoup plus radical. Il est hors du monde, personnellement je garde mes distances tout en vivant sur Paris, je cĂ´toie des gens du milieu artistique. Nous ne sommes pas des marginaux mais nous vivons dans la marge.
RamDam: Pouvez-vous me relater le clin d’oeil du titre ?
H. N.: Alors, je connaissais les chansons du style Le tourbillon de la vie sans en connaĂ®tre l’auteur. Il y a 10 ans, un ami m’a fait connaĂ®tre les chansons de Jeanne Moreau, d’Anna Karina et un album oĂą Rezvani chante seul Ă la guitare des chansons rigolotes. Je lui demande le nom de cet auteur et il me rĂ©pond « Rezvani » Ă©videmment mais moi j’entends « Fraise Vanille ». Ce qui collait avec sa manière sauvage de chanter, hors tempo, s’en foutant un peu, jouant brutalement de la guitare, avec une libertĂ© et un ton incroyable. Je me disais, ben, il s’appelle Fraise Vanille car il est marrant. Totalement envoĂ»tĂ©e, je demandais souvent Ă rĂ©-Ă©couter « Fraise Vanille » et mon ami s’amusant de ma confusion ne m’a jamais reprise sur le nom de cet artiste. C’est en lisant « Le testament amoureux » que j’ai pu me rendre compte de la confusion. Quand nous avons fait l’album au lieu de mettre Helena chante Rezvani qui a un cĂ´tĂ© UtĂ© Lemper chante Piaf, je lui ai demandĂ© de mettre ce titre un peu naĂŻf.
RamDam: C’Ă©tait dur de faire une sĂ©lection de chansons et sur quelle base l’avez-vous faite ?
H. N.: A l’instinct. Au dĂ©part, je me suis dit d’aller au truc naturel. Que ce soit ce que j’aime. Sans faire la maligne Ă vouloir absolument faire dĂ©couvrir une face plus obscure de Rezvani ou un cĂ´tĂ© plus intelligent. J’ai donc pris celles que je connaissais par coeur, celles que j’adorais et ensuite j’ai pris celles que je ne connaissais pas, qui me plaisaient et dont je tombais amoureuse instantanĂ©ment. Au final, il m’en restait trente. Je les ai Ă©liminĂ©es selon l’humeur, selon la journĂ©e aussi. Disons que j’ai fait cette sĂ©lection un mardi mais je pense que si je l’avais faite le mercredi il y en aurait eu d’autres dessus.
RamDam: Quand on Ă©coute « Caresse-moi », la chanson inĂ©dite, on se dit que personne actuellement n’est capable d’Ă©crire une chanson pareille ?
H. N.: C’est vrai. Dans le rap ou le hip-hop, ils font des titres plus osĂ©s. Mais disons que c’est une continuitĂ© de ce qu’il a dĂ©jĂ fait.
RamDam: Comment avez-vous décidé de faire participer certains de vos collègues à ce projet ?
H. N.: Oh, c’est très fastoche ! Quand vous dites, je vais reprendre des chansons de Rezvani, ils se disent tous « oh merde je n’y avais pas pensĂ© » ou alors certains ayant un chemin plus Ă©gotiste Ă construire prĂ©fèrent se consacrer Ă leurs propres chansons. Mais au final je pense que j’aurais pu sonner Ă toutes les portes: tout le monde aurait accouru. Ha non ! Il y en a un qui m’a dit non: Jay Jay Johanson. Je le dĂ©nonce (rires). On va lui envoyer le disque maintenant pour qu’il puisse pleurer (rires).
RamDam: Prendre Fred Martel pour vous aider Ă rĂ©aliser l’album est un vrai coup de reine ?
H. N.: C’est gentil ! Moi aussi, je pense que c’est une très bonne idĂ©e (rires). Ce fut un coup de foudre artistique très rapide. J’avais dĂ©jĂ demandĂ© Ă travailler avec lui il y a quelques annĂ©es. Je voulais qu’il me compose quelques chansons car j’aime bien son cĂ´tĂ© « A l’amĂ©ricaine ». Je l’ai rencontrĂ© pour lui demander de m’aider Ă rĂ©aliser l’album car je tenais Ă y participer en ayant une oreille attentive. J’ai donc parlĂ© une heure avec lui et quand je suis sortie de notre rencontre, j’ai appelĂ© ma maison de disque pour dire « ok c’est bon, c’est lui ! ». Ils ont Ă©tĂ© surpris. M’ont demandĂ© d’essayer au moins une chanson avant de prendre une dĂ©cision aussi catĂ©gorique mais je n’en avais pas besoin. Nous nous Ă©tions compris. Il a une Ă©coute… Bizarrement des fois je dis n’importe quoi mais je sais ce que je veux dire. Et lui est curieux de ça, si je lui dis « il faut que ça flotte », il y va, il essaye de retranscrire cette pensĂ©e. Il me disait souvent que ce que je demandais ne se faisait pas en musique mais que justement, c’Ă©tait ça qui Ă©tait drĂ´le.
RamDam: Votre but, c’Ă©tait de ne pas trahir l’esprit des chansons en faisant l’erreur de beaucoup qui transforment un titre immortel dans un genre nouveau ?
H. N.: C’Ă©tait le postulat de dĂ©part, de ne pas jouer au malin en les arrangeant ou les modernisant. Nous tenions Ă rester humbles devant ces chansons qui se suffisent Ă elles-mĂŞmes. Au dĂ©part, tout repose sur la construction guitare voix. On a bâti sur les tempos, les tonalitĂ©s sobres en ajoutant ensuite peu de choses, peu d’instruments. Il fallait en quelque sorte dĂ©shabiller ces titres. Les versions prĂ©cĂ©dentes sont très arrangĂ©es, magnifiquement arrangĂ©es, voire scientifiquement arrangĂ©es. Serge Rezvani par contre a une nature très sauvage, il regrettait presque ce ‘trop plein’. Il voulait aussi que ce ne soit pas trop mangĂ© par la musique. Je tenais Ă lui faire plaisir. Je ne voulais pas le piller. En restant innocent comme il est.
RamDam: Ne serait-ce pas parce que vous ĂŞtes aussi deux grands innocents que vous n’avez jamais eu un Ă©cho plus important, tout du moins Ă la hauteur de la qualitĂ© de votre travail respectif ?
H. N.: C’est possible, je n’ai pas encore pigĂ©. Lui, il s’en fout, il n’en a rien Ă faire. C’est un peu pareil pour moi. Je suis contente quand on signe un beau et bon papier sur moi. Mais je suis beaucoup plus contente d’avoir un coup de fil de quelqu’un que j’aime. Pour moi, l’amour est ma première prĂ©occupation.
RamDam: Avez-vous une explication sur le fait que Rezvani n’ait pas eu une reconnaissance similaire Ă Gainsbourg alors qu’ils ont tous les deux un profil identique ?
H. N.: Il ne voulait pas ĂŞtre un professionnel. Il m’a expliquĂ© qu’après ces chansons-lĂ , il a eu des demandes de Bardot, de GrĂ©co ou de Reggiani, mais il ne dĂ©sirait pas que les gens attendent quoi que ce soit de ses chansons. Il ne voulait pas entendre des artistes dire « je prends – je jette ». C’est un sentimental. Sa seule ambition c’Ă©tait d’offrir ses chansons Ă sa femme.
Propos recueillis par Pierre Derensy
