Entretien avec Isabelle Boulay

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Isabelle BoulayRamDam: Isabelle Boulay, bonjour !

Isabelle Boulay: Bonjour !

RamDam: Alors après trois ans et demi « d’absence », depuis votre dernier album, vous revenez avec un nouvel album qui s’appelle Nos lendemains. On a l’impression que c’est une nouvelle Isabelle Boulay qui revient ?

I. B.: Je ne sais pas si c’est une nouvelle Isabelle Boulay. C’est juste une Isabelle que l’on arrive Ă  mieux connaĂ®tre, un peu plus dĂ©voilĂ©e.

RamDam: Dominique Blanc-Francard a rĂ©alisĂ© l’album, il paraĂ®t que l’idĂ©e est nĂ©e après une session acoustique lors d’un concert ?

I. B.: En fait, je voulais travailler avec Dominique Blanc-Francard depuis beaucoup plus longtemps. Cela fait une quinzaine d’annĂ©es que je voulais travailler avec lui. J’Ă©coutais beaucoup les disques entre autres de Stefan Eicher, Carcassonne et Engelberg. Je trouvais qu’il rĂ©ussissait Ă  crĂ©er, autour de l’artiste pour lequel il produisait le disque, une ressemblance entre l’univers musical et l’artiste lui-mĂŞme. Je trouvais que c’Ă©tait quelqu’un qui avait une sensibilitĂ© assez importante et qui faisait ressortir au travers de la musique, le coeur de l’artiste pour lequel il faisait le travail.

Quand j’ai enregistrĂ© le spectacle Du temps pour toi, c’est lui qui est venu faire la prise de son. A un moment donnĂ© du spectacle, je fais quelques chansons en acoustique avec mes six musiciens; on est tous au devant de la scène, et donc lui ce qu’il avait prĂ©fĂ©rĂ© du spectacle, c’Ă©tait ce moment-lĂ . Alors il m’avait dit: « si tu as envie de faire un disque, dans cet esprit-lĂ , un peu plus Ă©purĂ©, un peu plus acoustique, un disque moins produit, j’aurais bien envie de travailler avec toi ». Et comme moi le souhait que j’avais c’Ă©tait aussi de faire un disque un peu dans cet esprit-lĂ , je voulais faire un disque qui soit aussi proche des gens que lorsqu’ils viennent assister Ă  un concert. Donc on est parti ensemble et puis on a dĂ©veloppĂ© le disque le lendemain.

RamDam: Alors il a rĂ©alisĂ© toutes les chansons, tous les titres de l’album sauf un qui sera le single promo. Pourquoi n’a-t-il pas rĂ©alisĂ© celui-lĂ  ?

I. B.: Dominique Blanc-Francard, c’est quelqu’un d’entier. Lui Ă©tait moins Ă  l’aise avec la rĂ©alisation de Ton histoire parce que c’est une chanson qui Ă©tait très fĂ©dĂ©ratrice, très pop et comme lui fait moins dans la variĂ©tĂ© populaire, il a demandĂ© Ă  Jacques Veneruzo s’il avait envie de rĂ©aliser ce titre. Jacques a l’habitude aussi de rĂ©aliser les chansons de Dominique. Il y a une autre chanson de Veneruzo sur mon disque que Dominique a rĂ©alisĂ© et qui s’appelle Je ne t’en veux pas mais pour Ton histoire, il prĂ©fĂ©rait passer la main Ă  Jacques Veneruzo.

RamDam: Il paraĂ®t que pour cet album, la plupart des chansons n’ont nĂ©cessitĂ© que très peu de prises. Est-ce que c’Ă©tait justement une envie de montrer le cĂ´tĂ© le plus pur, le plus primaire, pas trop travaillĂ© en fait ?

I. B.: On avait beaucoup travaillĂ© la prĂ©-production de cet album-lĂ . J’avais enregistrĂ© des maquettes. On a eu une prĂ©-production qui a Ă©tĂ© assez Ă©laborĂ©e, assez longue, qui m’a permis de faire connaissance avec mes chansons. Quand on est arrivĂ© en studio avec Dominique et tous les musiciens, on a voulu jouer les chansons en live comme si on Ă©tait sur scène pour avoir justement la magie de l’instant prĂ©sent, la magie de l’instinct aussi.

On a jouĂ© de façon très instinctive, tout le monde ensemble. On cherchait la vĂ©ritĂ© des chansons, on cherchait l’Ă©motion pure. On n’Ă©tait pas dans un dĂ©sir de perfection, de grand esthĂ©tisme ou de grand lyrisme musical. On voulait surtout servir les chansons et partir de la matière première, c’est Ă  dire la musique et les mots, et puis juste jouer ce qu’il fallait pour arriver Ă  faire vivre les chansons dans leur essence propre.

RamDam: Alors sur votre nouvel album, il y a des collaborations très pointues et exceptionnelles: Julien Clerc, Benjamin Biolay, Maxime le Forestier. Comment cela s’est-il passĂ© ? Est-ce que c’est vous qui avez eu envie de travailler avec eux ou est-ce que ce sont eux qui spontanĂ©ment vous ont offert un texte, une mĂ©lodie ?

I. B.: Ça se passe un peu dans les deux sens la collaboration avec les auteurs, avec les compositeurs. Ce sont pour la plupart des gens de qui j’ai dĂ©jĂ  Ă©tĂ© le public ou quelqu’un pour qui j’ai beaucoup de respect, d’admiration. Quand je pense Ă  Benjamin, Ă  Julien Clerc, Ă  Jean-Loup Dabadie, Ă  Jean-Louis Murat, ce sont tous des gens de qui je suis le public et il y a Ă©videmment une histoire de rencontre avec chacune de ces personnes.

Mais c’est vrai que la particularitĂ© et lĂ  oĂą je me sens très privilĂ©giĂ©e, c’est qu’eux-mĂŞmes sont souvent des interprètes. En plus d’ĂŞtre des auteurs et des compositeurs, ils auraient pu aussi vouloir garder ces chansons-lĂ  pour eux; et moi je me sens très choyĂ©e de pouvoir recevoir des chansons aussi belles, de sentir aussi que ces chansons-lĂ  Ă©taient façonnĂ©es pour moi, pour mon univers, pour ce disque-lĂ . Et donc il y a des collaborations, je pense entre autres Ă  Julien Clerc.

Julien savait depuis longtemps que j’avais envie qu’il compose un jour des chansons pour moi. Ca s’est fait petit Ă  petit et au fil du temps, au fil des rencontres. Il est dĂ©jĂ  venu chanter avec moi sur scène et il a probablement apprivoisĂ© petit Ă  petit mon univers jusqu’au moment oĂą il a eu envie de rentrer dedans. Je me souviens que la première chanson que j’ai reçue, c’est une chanson qu’il avait faite avec Jean-Loup Dabadie, qui pour moi est un des plus grands auteurs de la chanson française. Il m’avait envoyĂ© une petite cassette, et lĂ  il me parle pendant presque deux minutes avant de commencer la chanson; il m’explique comment ils ont fait la chanson. C’est prĂ©cieux pour moi, j’ai gardĂ© ça dans mes archives parce que il a fabriquĂ© la chanson Ă  la manière d’il y a 30 ou 40 ans; c’est quelque chose de beau pour moi et d’inestimable.

L’autre chanson, c’est celle qu’il a faite avec Maxime le Forestier. On Ă©tait en studio parce que lui et moi on avait fait la maquette de Reviens, reviens, la chanson de Jean-Loup Dabadie. Et il s’est mis Ă  jouer autre chose pendant que le technicien faisait le mixage. Il m’a dit, tu sais je crois que j’en ai une autre de chanson pour toi. Mais il faudrait que je me fasse aider de quelqu’un. Il dit: « Je vais appeler Maxime le Forestier ». C’est comme ça que ça s’est passĂ© pour les deux chansons de Julien.

En ce qui concerne la chanson de Benjamin Biolay, il Ă©tait dans le studio d’Ă  cĂ´tĂ© et moi j’Ă©tais avec Dominique Blanc-Francard. Le studio de BĂ©nĂ©dicte Schmitt est juste Ă  cĂ´tĂ©, et un soir Benjamin vient voir Dominique et il lui dit « j’aurais une chanson Ă  proposer Ă  Isabelle. Est-ce que tu crois que ça l’intĂ©resse ? », et ça me faisait drĂ´le parce que c’Ă©tait la première fois qu’il intervenait comme auteur-compositeur Ă  mon Ă©gard parce qu’il a co-rĂ©alisĂ© mes deux albums prĂ©cĂ©dents Tout en jour et Mieux qu’ici bas. C’Ă©tait particulier pour moi de recevoir une chanson de lui. Ça apportait quelque chose de plus et dès que j’ai entendu la chanson, j’avais la conviction qu’elle Ă©tait faite pour aller sur l’album qu’on Ă©tait en train de faire. Cette chanson s’appelle Ne me dis pas qu’il faut sourire.

La collaboration avec Jean-Louis Murat, Ă©videmment. Jean-Louis Murat Ă©tant l’homme mystĂ©rieux qu’il est. Je ne l’avais pas encore rencontrĂ© en personne. Mais j’avais rencontrĂ© son oeuvre. C’est quelqu’un pour qui j’ai vraiment beaucoup d’admiration. Et je suis assez sensible Ă  ses chansons. Donc un jour on parlait avec Alain Artaud, qui est le directeur de ma maison de disque, et il m’a dit « tiens je ne savais pas que tu aimais beaucoup Jean-Louis Murat ». Je lui ai dit « oui je l’adore, mĂŞme ». « Ă‰coute je le connais un peu, si tu veux je peux lui demander si tu veux qu’il t’Ă©crive une chanson pour ton prochain album ». Je reçois donc la chanson et je suis Ă©tonnĂ©e de voir qu’il m’avait Ă©crit une chanson de cow-boy. Il m’a Ă©crit une chanson country alors que lui c’est un français. Puis j’ai appris un peu plus tard qu’il vivait dans la campagne, en Auvergne. Il y a quelque chose de très terrien chez lui que j’aime beaucoup.

Jacques Veneruso, c’est aussi une nouvelle collaboration. Je trouve que c’est un homme d’une grande humilitĂ©. Quelqu’un de simple, qui a beaucoup de rectitude. On ne se connaĂ®t pas beaucoup mais c’est vraiment quelqu’un que j’ai envie de connaĂ®tre encore plus.

Et puis, sinon il y a toutes les collaborations comme avec Alain Lanty qui est un pianiste très connu, qui joue beaucoup avec Renaud entre autres. Il m’a composĂ© deux chansons pour ce disque-lĂ . C’est lui qui m’a proposĂ© une chanson qui s’appelle L’amour d’un homme, et puis un peu plus tard avec Didier Golemanas, qui est un de mes auteurs fĂ©tiches avec qui je travaille depuis des annĂ©es, est apparue la chanson OĂą est ma vie.

RamDam: Il y a une chanson qui a Ă©tĂ© adaptĂ©e en français de Ron Sexsmith. Je pense que c’est la première fois que vous prenez la plume alors qu’on vous le demandait depuis un certain temps, je pense ? C’est parce que vous vous ĂŞtes enfin sentie prĂŞte sur ce titre ?

I. B.: Non, en fait, c’est que la chanson Nos lendemains, c’est une adaptation d’une chanson de Ron Sexsmith qui est un auteur-compositeur canadien anglophone que j’adore. J’aime sa voix, elle me berce dans mes propres tournĂ©es. Quand je suis en voyage, je mets la voix de Ron Sexsmith dans mes oreilles et lĂ  je me relaxe. Il y avait une chanson sur son album Retriever qui s’appelle Tomorrow in her Eyes. Et j’aimais particulièrement cette chanson-lĂ , parce que c’Ă©tait une dĂ©claration d’amour. Il disait entre autre dans la chanson, « I don’t need a crystal ball, At all because I’ve seen tomorrow, In her eyes ». Ce qui veut dire « Je n’ai pas besoin de prophĂ©tie ou de lire dans une boule de cristal parce que je n’ai pas besoin qu’on me dise de quoi va ĂŞtre fait l’avenir, je l’ai vu dans tes yeux ».

Alors un jour je fais appel Ă  Guillaume Vigneault, qui est un auteur de roman quĂ©bĂ©cois de mon âge, de ma gĂ©nĂ©ration, quelqu’un dont j’aime beaucoup le romantisme contemporain. Il a Ă©crit deux magnifiques livres qui s’appellent Chercher le vent et Carnet de naufrage. Comme je me sentais assez proche de son Ă©criture romancière, j’ai dit pourquoi ne pas lui demander s’il n’a pas envie d’Ă©crire des chansons pour moi. On se met Ă  parler de toute sorte de chose, et puis Ă  un moment donnĂ©, je lui fais entendre la chanson de Ron Sexsmith et je lui dis « tu imagines, il n’y a pas une plus belle dĂ©claration d’amour que ça ». Je lui dis « c’est dommage que des chansons aussi belles n’existent pas en français, qu’on ne puisse pas dire en français exactement la mĂŞme chose ».

Il repart avec le disque et quelques jours plus tard, il vient me rendre visite; il avait dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  travailler, il avait dĂ©jĂ  fait les deux tiers de la chanson. Et on l’a terminĂ© ensemble. MĂŞme si c’est une chose que je soupçonnais, j’ai vu que l’Ă©criture c’est un mĂ©tier en soi. Ca demande Ă©normĂ©ment de patience, de discipline, d’obstination, et au terme des quatre ou cinq heures qu’on a passĂ© ensemble, j’Ă©tais lessivĂ©e. On a vraiment fait la chanson ensemble, on l’a terminĂ©e ensemble.

J’y ai pris part, et je me rends compte que l’Ă©criture ça demande beaucoup de temps, un temps dont je n’ai jamais encore disposĂ©. Ça demande beaucoup de solitude aussi. Et moi j’ai dĂ©jĂ  Ă  vivre la solitude qui est inhĂ©rente Ă  mon mĂ©tier de chanteuse itinĂ©rante. Je pense que quelque part, ça demande une grande disponibilitĂ©, ça demande une lenteur de vivre que je n’ai pas encore eu l’occasion d’atteindre. Je ne sais mĂŞme pas si je me mettrais Ă  Ă©crire des chansons parce que c’est un art littĂ©raire qui est assez complexe. Comme moi j’ai plutĂ´t tendance Ă  me rĂ©pandre, dans le sens ou j’explique beaucoup, je parle beaucoup; j’aurais de la difficultĂ© Ă  faire entrer quelque chose que j’ai envie de dire dans un aussi petit format. Le plus grand luxe de ma vie est de recevoir des chansons des plus grands auteurs-compositeurs de la francophonie.

RamDam: Dans l’album, on vous dĂ©couvre sur des titres, vous le disiez tout Ă  l’heure, un peu country, un peu folk, c’est un style qu’on ne vous connaissait pas. C’est quelque chose que vous aimez vraiment ?

I. B.: Non seulement, j’aime la musique country mais j’ai grandi dedans. J’ai Ă©tĂ© influencĂ©e par la grande chanson française et quĂ©bĂ©coise, la chanson populaire, la chanson rĂ©aliste. Et si j’avais une trame sonore Ă  mettre sur le film de mon enfance, ce serait la musique country parce que j’ai grandi en GaspĂ©sie. La GaspĂ©sie Ă©tant situĂ©e assez proche des AmĂ©riques, il y avait plusieurs chanteurs de notre rĂ©gion, et des chanteuses, qui faisaient des adaptations francophones de grands succès amĂ©ricains.

Il y a une chanson entre autres que j’affectionne particulièrement. Quand j’Ă©tais petite, ma tante Adrienne qui Ă©tait l’une des soeurs de mon père, vivait dans la mĂŞme maison que nous. Tous les après-midi, elle venait me chercher pour que je fasse la sieste chez elle; et elle me couchait dans un grand landau avec des coussins et elle Ă©coutait de la musique western, country western. Il y avait une chanson de RenĂ©e Martelle qui est une artiste quĂ©bĂ©coise, c’est la plus grande chanteuse populaire de country au QuĂ©bec; elle avait fait une reprise d’une chanson qui s’appelait I’ve got a Never Ending Love for You, et chez nous ça s’appelait « J’ai un amour qui ne veut pas mourir ». C’est la chanson que j’ai le plus entendue pendant toute mon enfance parce que ma tante faisait jouer cette chanson-lĂ , sans cesse, tous les jours de sa vie parce qu’elle avait un amour qui ne voulait pas mourir.

C’est vrai que cette musique lĂ  pour moi, c’est la musique du coeur, c’est la musique de la dignitĂ© humaine; c’est vraiment une musique qui est vraiment chère Ă  mon coeur et pour laquelle j’ai Ă©normĂ©ment d’affection. C’est une musique qui est très naturelle pour moi Ă  chanter. D’ailleurs, j’ai apprĂ©ciĂ© que Dominique Blanc-Francard connaisse aussi bien la chanson country. Quand on a fait le disque ensemble, parmi tous les genres musicaux qu’on a abordĂ©, on est allĂ© puiser dans ce qu’il y avait de plus traditionnel, par exemple dans la musique sud-amĂ©ricaine. Quand on a fait la reprise de Coucouroucoucou paloma, on avait vraiment ce souci d’aller au plus profond de la musique, dans les racines de la musique, dans le vrai folklore musical.

RamDam: Avec N’aimer, que t’aimer qui est un tango, c’est encore autre chose… C’est un tango avec tout ce que ça comporte de tango en fait, ce cĂ´tĂ© doux, ce cĂ´tĂ© un peu plus dur ?

I. B.: Il faut donner, je pense, le bĂ©nĂ©fice de cette chanson-lĂ . Elle vient d’abord de la mĂ©lodie de Daniel Seff. Daniel avait remarquĂ© que j’avais eu beaucoup de plaisir Ă  faire une chanson qui s’appelle Le coeur volcan qui est une chanson d’Étienne Roda-Gil et Julien Clerc. Dans mon concert prĂ©cĂ©dent, il avait dĂ©jĂ  composĂ© pour moi une chanson qui s’appelle Nos rivières qui Ă©tait sur l’album Ici bas de Daniel Seff. Cette chanson, je dirais, apportait dĂ©jĂ  les prĂ©mices du tango, et le tango est une musique très enracinĂ©e, très terrienne.

Daniel me prĂ©sentait cette mĂ©lodie-lĂ , un jour, avec le texte de Didier Golemanas et c’est lĂ  qu’est nĂ©e la chanson N’aimer, que t’aimer. Cette chanson-lĂ , on l’avait faite au piano, un piano voix, et puis en studio j’ai voulu qu’on la fasse vivre encore plus fort avec les guitares, avec l’accordĂ©on, qu’elle devienne vraiment une chanson très typĂ©e et très sensuelle Ă  la fois. C’Ă©tait très important pour nous d’aller mettre dans la musique des valeurs de rĂ©fĂ©rence aussi, sans que ce soit une caricature ou un clichĂ©. Comme je le disais tout Ă  l’heure, on voulait vraiment ramener la musique dans sa plus pure tradition.

RamDam: Dominique Blanc-Francard dit des chanteurs que c’est un peu comme des acteurs. Finalement, on leur donne un texte, deux, trois indications et ils doivent arriver Ă  s’approprier la chanson. J’ai regardĂ© le making-of de votre album, et on vous voit un moment parler avec Jacques Veneruso justement, et vous lui dites sur la fin de la chanson « j’ai posĂ© le texte un peu plus tard je pense », vous avez un peu changĂ©. Vous avez l’air un peu gĂŞnĂ© et vous lui demandez si ça lui convient. Donc quelque part, on vous demande d’ĂŞtre acteur et en mĂŞme temps, on a l’impression que ce n’est pas si facile de proposer quelque chose ?

I. B.: Quand tu es interprète, tu t’empares de l’oeuvre d’une autre personne. C’est Ă  toi de la faire vivre et en mĂŞme temps, comment je pourrais exprimer ça ? J’avance franchement quand je m’approprie une chanson. Je prends ma place mais en mĂŞme temps, je veille aussi Ă  ce que l’auteur ou le compositeur ne se sente pas non plus dĂ©possĂ©dĂ©. Il est clair que la chanson m’appartient, mais j’ai quand mĂŞme la dĂ©licatesse quand je ne suis pas sĂ»r de quelque chose parce que j’ai une tendance dans ma manière de chanter et ça c’est Ă  cause du fait que j’ai beaucoup Ă©coutĂ© de la musique country quand j’Ă©tais petite, j’ai tendance Ă  poser les mots après le temps. J’arrive après le temps et c’est pour ça que je me suis tournĂ© vers Jacques parce que je n’avais pas la certitude. Mais quand j’ai la certitude, je suis indĂ©logeable c’est-Ă -dire que mĂŞme si quelqu’un essaie de me faire passer Ă  cĂ´tĂ© de quelque chose, moi je suis comme une rivière, je suis mon cours et j’y vais, je me lance et je sais le chemin que je dois emprunter. Il y a des fois des choses auxquelles je tiens, je ne vais pas aller dans l’autre direction. Je vais vraiment rester sur ma ligne et je n’y vais pas.

Des fois, je suis difficile Ă  dompter aussi. Les interprètes ont aussi leurs propres personnalitĂ©s; moi j’ai une personnalitĂ© de cheval sauvage. Les chevaux sauvages, quand ils sont devant un maĂ®tre, ils s’inclinent aussi bien qu’un cheval de parade. Mais c’est qu’il y a des gens avec qui tu t’abandonnes, et avec d’autres, tu n’as pas le mĂŞme Ă©lan d’abandon. Mais toutes les personnes avec qui j’ai travaillĂ© sur mon disque Nos lendemains, ce sont des gens avec je pourrais m’abandonner totalement. C’est pour ça que j’ai voulu que Benjamin joue lui-mĂŞme le piano sur la chanson parce qu’il a une manière de jouer du piano qui moi me servait dans mon interprĂ©tation. Donc je sais Ă  peu près oĂą je vais. C’est sĂ»r que quand le cheval est parti, on ne peut plus arrĂŞter le voyage.

RamDam: Vous parlez de Benjamin Biolay. Justement, j’ai entendu dire qu’en fait ce n’Ă©tait pas prĂ©vu qu’il joue. Il est venu aux rĂ©pĂ©titions puis finalement on l’a gardĂ© parce qu’il y a eu comme une sorte d’alchimie et vous vous ĂŞtes dit, ça ne peut ĂŞtre que ça finalement. Ça ne peut ĂŞtre que lui ?

I. B.: Ce que l’on entend sur l’enregistrement final de Ne me dit pas qu’il faut sourire, c’est la deuxième lecture qu’on a faite de la chanson. Pour rire, comme Benjamin Ă©tait Ă  cĂ´tĂ©, j’ai dit « ah tu veux bien m’accompagner pour qu’on la fasse ensemble parce que les musiciens sont partis dĂ©jeuner ». On Ă©tait restĂ© en studio comme ça. Et donc il dit « oui pourquoi pas ». Il s’installe au piano et moi je me mets Ă  chanter; on rĂ©pète une fois, puis une deuxième fois, et ce qui devait ĂŞtre la maquette est devenue la matrice. Puis comme je sais qu’il joue de la trompette d’une façon formidable, j’ai demandĂ© Ă  Dominique Blanc-Francard d’en jouer. Je lui ai dit « quand je ne serai pas lĂ , quand je serai retournĂ©e au QuĂ©bec, j’aimerais que tu poses une trompette sur la chanson parce qu’il n’y a que toi pour jouer de cette façon-lĂ  ». Comme il a fait la chanson, je ne pouvais pas avoir quelqu’un de plus vrai et de plus sincère pour le faire.

RamDam: Est-ce que vous pensez déjà à la tournée ?

I. B.: Oui, je suis dĂ©jĂ  dans la tournĂ©e. Mais dès que j’ai fini un projet, je suis dĂ©jĂ  dans l’idĂ©e d’un autre projet. Je suis, pour mon entourage, parfois difficile Ă  suivre. Mais j’ai une idĂ©e assez nette de lĂ  oĂą j’ai envie d’aller; et surtout, quand j’ai terminĂ© un disque, c’est sur scène que j’ai envie d’aller. Dès la fin du disque, je pensais dĂ©jĂ  au spectacle.

On a commencĂ© le travail de prĂ©-production de la tournĂ©e bien avant de poser un orteil sur scène; j’ai fait appel Ă  Yves DesgagnĂ©s, un grand acteur quĂ©bĂ©cois, qui a fait la mise en scène. C’est un spectacle dans lequel il y a un peu plus de théâtralitĂ©. Les dĂ©cors sont de Jean Bart, les Ă©clairages de Michel Beaulieu qui est un grand maĂ®tre de l’Ă©clairage en théâtre chez nous. Juste pour vous dire: Michel Beaulieu quand il va quitter mon spectacle, il part Ă  la Scala de Milan Ă©clairer la prochaine pièce de Robert Lepage. C’est un vrai bonheur pour moi de travailler avec des gens comme ça parce que ils me permettent d’aller encore plus loin, d’aller dans des espaces oĂą je ne suis jamais allĂ©e: Ă  l’intĂ©rieur de moi-mĂŞme, le travail de la lumière sur scène, toutes ces choses que je ne maĂ®trisais pas. J’avais appris un peu ça avec Lewis Furey quand j’ai jouĂ© dans Starmania, il y a une dizaine d’annĂ©es. Mais c’est vrai qu’on a voulu créé un spectacle qui soit au service des chansons et Ă  l’image de ces nouvelles chansons-lĂ . C’est un peu comme si on faisait entrer les gens dans une boĂ®te Ă  musique.

Propos recueillis par Joëlle Martinez.

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