Entretien avec Les Mauvaises Langues

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Dans la chanson française, il y a plusieurs styles de personnages: les perturbĂ©s, les communs, les variĂ©tĂ©s, les engagĂ©s et vous avez au milieu de tout ça, des groupes qui n’attendent pas spĂ©cialement que l’on fige un style sur leur musique. Des potes qui sont contents d’exister pour le plaisir de faire de la belle ouvrage Ă  destination d’un public qui n’attend rien d’autre, que de passer un bon moment en leur compagnie. C’est le cas des Mauvaises Langues, qui sortent leur dernier album, Ca manque un peu de chaleur.

RamDam: Vous aviez placĂ© beaucoup d’espoir sur votre prĂ©cĂ©dent album Peut-ĂŞtre un jour pour passer un cap, l’objectif fut-il rempli ?

Les Mauvaises Langues: Pour ĂŞtre tout Ă  fait franc, ce ne fut pas le cas. On a rĂ©ussi Ă  continuer dĂ©jĂ , Ă  rester en vie, au vu du marchĂ© du disque c’est certainement ce qui est le plus compliquĂ©. L’avantage de cette situation, c’est de se rendre compte que nous avons un public assez fidèle. Le cap dont on parlait Ă©tait essentiellement mĂ©diatique, avoir une reconnaissance des grands mĂ©dias du type de rentrer dans une play-list de grande radio comme France-Inter. On a eu le rĂ©seau associatif qui a bien fonctionnĂ©. Ce qui est très positif, c’est que pendant les 2 ans qui ont suivi l’album, nous avons rĂ©ussi Ă  très bien tourner sur scène.

RamDam: Le milieu associatif est peut-ĂŞtre la bonne solution pour exister ?

Les Mauvaises Langues: Sur l’album qui vient de sortir, en terme de radios, il y en a beaucoup qui nous accompagnent. On reste toutefois en attente pour passer la division supĂ©rieure, si jamais cela advenait, mais il reste un plafond de verre pour les productions indĂ©pendantes. Il y a quelque chose qui cloche sur les partenariats. Nous pensons que l’avenir est aux indĂ©pendants. Il y a pas mal d’artistes chez des Majors qui n’ont jamais eu tout le luxe qui nous a Ă©tĂ© offert en Ă©tant chez VĂ©rone Production. Nous avons eu des moyens comparables aux grandes structures mais avec des gens Ă  qui l’on peut parler, qui s’intĂ©ressent Ă  ce que l’on fait. Notre gros avantage, c’est que nous avons, en signant chez eux, eu la chance d’avoir dans la mĂŞme structure notre producteur, notre tourneur, et un distributeur indĂ©pendant qui travaille en symbiose avec eux. Mais je te rassure, on ne rĂŞve pas d’explosion mĂ©diatique. Juste un regard plus large de notre travail.

RamDam: Ensuite vous avez sorti un DVD Live réservé au fan-club, pourquoi cette démarche ?

Les Mauvaises Langues: On l’avait pressĂ© Ă  500 exemplaires. C’Ă©tait un truc rĂ©servĂ© aux gens qui suivaient le groupe. Il n’y avait aucune vellĂ©itĂ© commerciale. Nous voulions marquer le coup par cet instant sur scène. D’ailleurs, quand notre ami a tournĂ© ce concert on ne savait pas ce que on allait en faire.

RamDam: On a vraiment l’impression qu’en parlant des Mauvaises Langues, il y a une rĂ©elle amitiĂ© qui vous lie mais on peut aussi se dire que refaire un disque ensemble n’est pas forcement Ă©vident quand plusieurs personnalitĂ©s suivent parfois des chemins diffĂ©rents ?

Les Mauvaises Langues: Il y a eu deux Ă©vĂ©nements importants dans la vie du groupe. Julien le guitariste, nous a quittĂ©s et l’on s’est retrouvĂ© Ă  cinq. Nous avions des divergences d’avenir. LĂ , on s’est interrogĂ© pour savoir si l’on reprenait quelqu’un, mais comme tu le disais au-delĂ  de la musique, il y a un Ă©tat d’esprit chez nous et nous ne voulions pas combler le vide de son dĂ©part par un pur remplacement, poste pour poste. En restant Ă  cinq, nous avons remarquĂ© que cela s’est vite bien passĂ©. Bertrand Ă  la guitare a repensĂ© Ă  l’ensemble de ses parties. Nous avons rĂ©flĂ©chi pour arranger de la sorte notre rĂ©pertoire et nous avons mĂŞme dĂ©marrĂ© l’idĂ©e d’un nouveau disque Ă  cinq. Benjamin le batteur, après un concert, nous a annoncĂ© qu’il voulait quitter le groupe. Autant Julien c’Ă©tait naturel, autant Benjamin ce fut la douche froide. Trouver un bon batteur, c’est faisable mais encore une fois il fallait qu’il tienne sur la photo de famille. Nous sommes heureusement tombĂ© sur Maxence Doussot qui est techniquement et dans sa capacitĂ© Ă  s’intĂ©grer, dans le concept parfait. Il a pris sa place de manière quasi naturelle. Il a Ă©tĂ© complètement acceptĂ© par tout le monde. Cela fait 1 an et demi que nous jouons ensemble et l’on dirait qu’il est lĂ  depuis tout le temps. Jusqu’au troisième album, nous n’avions pas changĂ© un membre. L’amitiĂ© est vraiment le point de dĂ©part du groupe. On fait de la musique pour le plaisir. Et le plaisir vient du cotĂ© artistique mais aussi et surtout du cotĂ© humain.

RamDam: Le fait d’ĂŞtre tous plus ou moins Ă  proximitĂ© de la rĂ©gion lilloise aide-t-il Ă  faire un album ?

Les Mauvaises Langues: Oui. On travaille plus souvent ensemble. On est un peu des laborieux de la musique. Cet album a Ă©tĂ© conçu par petit bout. Avec un travail commun dans la phase de l’Ă©criture et sur les arrangements. RĂ©sider dans un pĂ©rimètre restreint facilite nos Ă©changes. On se voit 2 Ă  3 fois par semaine. Depuis 10 ans, cela ne nous est pas arrivĂ© de nous quitter plus de 2 semaines consĂ©cutives.

RamDam: Pouvez-vous me dire pourquoi ce choix de titre de l’album Ca manque un peu de chaleur ?

Les Mauvaises Langues: C’est une chanson qui part de l’idĂ©e de ce qu’on pourrait raconter Ă  un gamin sur la sociĂ©tĂ© actuelle. Les notions de solidaritĂ©, de projet collectif, d’humanisme: tout ça, nous avons l’impression que c’est de moins en moins prĂ©sent dans les discours. Le cotĂ© « chacun pour soi » est de plus en plus prĂ©sent. C’est peut ĂŞtre la maturitĂ© ou le fait d’ĂŞtre moins naĂŻf et beaucoup plus lucide (rire) mais cela nous choque. C’est quelque chose que nous n’aurions pas envie de dire ou d’entendre. HonnĂŞtement, on a mis du temps Ă  trouver le titre du disque. Avoir une idĂ©e gĂ©nĂ©rale des textes et de ce que l’on voulait dire. Nous n’avions jamais pris le titre d’une chanson pour intituler l’album.

RamDam: De qui et de quoi vous est venu ce besoin de « TRUSTer » vos chansons, d’ĂŞtre plus engagĂ©s si vous prĂ©fĂ©rez ?

Les Mauvaises Langues: L’album a Ă©tĂ© Ă©crit en pĂ©riode de campagne Ă©lectorale. Pour un titre comme L’homme providentiel, ça Ă©tĂ© une sorte d’Ă©nervement. Dans les 2 ans qui viennent de passer, la sociĂ©tĂ© s’est refroidie et a engagĂ© un repli individualiste, il y a un rĂ©el malaise dans ce constat. En tout cas pour nous. Au moment d’Ă©crire les titres de ce disque, cela a transpirĂ© pratiquement naturellement dans les textes. On a beaucoup Ă©crit pour cet album. Une trentaine de titres. Il s’avère que ce sont ces chansons-lĂ  qui ont passĂ© le cap de l’Ă©crĂ©mage. A la fois, car elles Ă©taient plus chargĂ©es et plus denses dans le propos, mais aussi car elles collaient Ă  une rĂ©alitĂ© sociale sans jamais donner de leçon. Ce n’est pas notre album « petit livre rouge ». C’est juste tirer une sonnette d’alarme sur certains sujets. Il y a une forme de gravitĂ© dans ces chansons et la rĂ©ponse est plutĂ´t positive: Ă  la fois dans la musique qui est axĂ©e sur l’espoir et sur certains textes comme « Joyeux bordel » qui ouvre l’album et qui est une sorte de rĂ©ponse Ă  ces constats. Ce serait puĂ©ril de dire que la sociĂ©tĂ© est pourrie. Nous voudrions juste dire que l’on a le droit de gentiment dĂ©sobĂ©ir, de ruer dans les brancards et de mettre les pieds en dehors de oĂą l’on doit les mettre. C’est un Ă©quilibre qui apparaĂ®t Ă  notre sens.

RamDam: C’est très casse gueule de vouloir politiser mĂŞme Ă  une petite Ă©chelle des chansons qui ne durent finalement que 3 minutes 30 ?

Les Mauvaises Langues: L’envie a toujours Ă©tĂ© prĂ©sente. Mais nous avions une sorte de pudeur. Nous ne voulions pas ĂŞtre donneur de leçon, dĂ©magogique. Tu tombes vites lĂ  dedans. Nous avons beaucoup de respect pour les gens qui s’engagent vĂ©ritablement politiquement. Que ce soit dans le milieu associatif ou syndical. LĂ  c’est le dĂ©bat sur la notion d’artiste engagĂ©. Nous, nous sommes citoyens, avec une conscience politique. Il fallait rĂ©flĂ©chir Ă  la manière d’aborder ces points. Sous quels angles. Cela a mis du temps. Avant, nous aurions eu peur, lĂ  je pense qu’au vu de la situation, c’Ă©tait plus important de le dire et de se lâcher. Dans le contexte de la campagne prĂ©sidentielle, nous ne pouvions pas nous permettre de ne rien dire.

RamDam: Y aura-t-il des actes citoyens lors de vos concerts ?

Les Mauvaises Langues: On le fait dĂ©jĂ  concrètement de 2 manières. Par exemple nos tee-shirts sont labellisĂ©s « commerce Ă©quitable ». Et ensuite, nous jouons parfois pour des causes, comme le concert pour venir en aide aux habitants de l’Avesnois et cela de manière gratuite. Dans le cas de notre activitĂ© artistique, on le fait musicalement parlant. Si nous Ă©tions artistes « engagĂ©s », nous serions sur des listes dans nos communes pour aider. Il y a des gens qui disent et d’autres qui font. On essaye de toucher les 2. Ce qui est important dans un groupe, c’est que tout le monde se retrouve pour ce que l’on va dĂ©fendre. Par exemple, quand on part en tournĂ©e, il y a 2 grandes ambiances dans le camion: soit le degrĂ© zĂ©ro d’une chambrĂ©e militaire (rire), soit nous dĂ©battons sur des sujets importants. Associer le groupe Ă  tel ou tel organisme ou association, ce n’est pas un truc sur lequel nous avons rĂ©flĂ©chi mais cela nous semble possible si nous adhĂ©rons tous Ă  ça. Après, il faut aussi ĂŞtre prudent Ă  ne pas se faire instrumentaliser. C’est un jeu risquĂ©.

RamDam: Finalement, 51% des français vont confirmer votre nom de Mauvaises Langues ?

Les Mauvaises Langues: Nous espérons que maintenant ils sont moins de 51 % (rire).

RamDam: Pour moi, l’album est divisĂ© en deux: dans un premier temps des chansons destinĂ©es Ă  une masse et l’autre plus axĂ© sur les rapports amoureux ?

Les Mauvaises Langues: C’est exactement ça. En tant qu’auteur, l’intime est important. Une chanson comme Mes amis se sĂ©parent, c’est une chanson de vie. Les gens qui travaillent avec nous ont eu beaucoup de problème Ă  ce niveau. D’une manière gĂ©nĂ©rale, c’est quelque chose qui ressort du groupe: on part dans plusieurs directions. Mais c’est ce qu’on aime ! Selon ton humeur, selon ta journĂ©e tu ne peux pas ĂŞtre monolithique. Tu traverses des Ă©motions tout Ă  fait diffĂ©rentes, tout au long d’une journĂ©e, tout au long d’une annĂ©e et tout au long d’une vie. Tu ne peux pas ĂŞtre tout le temps positif ou totalement dĂ©primĂ©. En temps qu’auditeur ou spectateur, on aime ĂŞtre bousculĂ© avec un changement d’univers. Plus d’une heure de concert jouĂ© sur la mĂŞme ambiance, ça emmerde. Quelque fois, on voulait nous mettre en chanson française, après dans le rock. MĂŞme un distributeur nous a parlĂ© de ça, car il devait mettre l’un de nos disques en chanson française et l’autre au rayon pop. Pourtant, le disque reste cohĂ©rent Ă  notre sens.

RamDam: Pour l’enregistrement, vous avez fait du neuf avec du vieux, de la nouveautĂ© avec des changements ?

Les Mauvaises Langues: Nous sommes retournĂ©s au studio Rising Sun sur Bruxelles pour engager GĂ©raldine Capart qui avait travaillĂ© avec Dominique A ou Françoise Breut et que nous avions dĂ©couverte lors de l’enregistrement du prĂ©cĂ©dent opus. Pour le mixage nous avons eu l’honneur de travailler avec Erwin Autrique qui lui, s’Ă©tait penchĂ© sur Louise Attaque ou la Mano Negra et bien d’autres par le passĂ©. Le duo a très bien fonctionnĂ©: c’Ă©tait 2 gĂ©nĂ©rations qui se rencontraient et nous pensons qu’ils ont beaucoup appris l’un de l’autre. Le mixage, c’est ce qui est le plus dur Ă  faire. Erwin a bien valorisĂ© les chansons. L’avantage gĂ©nĂ©ral d’aller en Belgique, c’est qu’ils bossent sĂ©rieusement sans jamais se stresser ou stresser les artistes. C’est un bonheur de travailler dans cette ambiance.

RamDam: J’aime bien sĂ©parer deux sortes d’artistes: ceux qui sont bons en disque et incapables de passer le test de la scène et ceux qui n’arrivent pas Ă  imprimer sur disque la fougue d’un set public, depuis l’album prĂ©cĂ©dent vous semblez savoir mixer les 2, y a-t-il une recette Ă  savoir ?

Les Mauvaises Langues: Il faut avoir une vision lucide de son propre niveau et après faire les choses simplement. Cela va t’Ă©tonner que l’on cite ce chanteur, mais nous avons fait une tournĂ©e en 2002 avec HervĂ© Vilard, et il nous a dit un truc qui a beaucoup comptĂ© pour le groupe c’est « ce qui compte sur scène et sur disque, c’est la sincĂ©ritĂ© ». Ce qui veut dire que mĂŞme si ta voix n’est pas juste, que t’es pas en place Ă  l’amĂ©ricaine sur scène, si tu donnes quelque chose de sincère aux gens: ils vont passer un bon moment et tu vas faire un bon concert. Il y a une forme de spontanĂ©itĂ© chez nous. Ă€ partir de ce moment lĂ , il y a une connexion avec les gens. Une convivialitĂ© qui s’installe. Et cet Ă©tat d’esprit existe aussi lorsque nous sommes en studio. Les Mauvaises Langues restent un groupe de copains. Il n’y a pas de recette, mais depuis l’album prĂ©cĂ©dent nous aimons jouer un maximum en live et de garder non pas les prises les plus carrĂ©es mais bien celles oĂą passe quelque chose. Nous n’Ă©couterons plus jamais les prises sĂ©parĂ©es comme c’est souvent le cas. Nous jouons en plus depuis longtemps ensemble, sans mentir, il y a 10 ans, nous voulions tous ĂŞtre les Doors ou Noir DĂ©sir ou Brel en groupe et ce n’Ă©tait pas nous. Au dĂ©but, tu vas chercher ton style chez les autres et petit Ă  petit, tu te libères de toutes ces rĂ©fĂ©rences et ces fantasmes.

RamDam: Je connais le soin porté aux visuels, pouvez-vous me parler de cette nouvelle pochette ?

Les Mauvaises Langues: On a bossĂ© avec une photographe de Paris qui s’appelle Nathalie Sicard, qui travaille plus dans un univers gothique et industriel. Donc rien Ă  voir avec nous, et lorsqu’elle a reçu les maquettes, elle nous a rĂ©pondu qu’elle voyait un espace, de la verdure et une opposition entre le vert et le rouge ainsi qu’une prĂ©sence fĂ©minine. C’Ă©tait important d’avoir cet oeil extĂ©rieur. Nous avons donc trouvĂ© un lieu près de Dranouter dans les Flandres Belges, dans cet Ă©norme chant et nous sommes partis sur cette thĂ©matique. Il y a une ambiance qui rappelle ces paysages du Nord avec ces grandes Ă©tendues planes et le ciel pas vraiment bleu. On est un peu chez nous sur cette pochette.

RamDam: Je suis obligĂ© de terminer avec la folie « cht’i » qui touche apparemment de manière positive la rĂ©gion. En avez-vous profitĂ© ?

Les Mauvaises Langues: Non, pas particulièrement. Avant la sortie de ce film, il y avait un regard intĂ©ressĂ© sur la scène lilloise. Ce qui fonctionne bien pour nous, c’est qu’on tourne de plus en plus avec Les Blaireaux, on fait pas mal de scènes ensemble. Cela nous permet d’aller au Trabendo Ă  Paris, Ă  Lyon ou Bordeaux. Les Blaireaux, c’est un peu la mĂŞme famille.

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