Entretien avec Marcel et son Orchestre
Tout le monde dorĂ©navant connaĂźt les Marcel et son Orchestre. Ils ont distillĂ© leur musique non pas sur un rĂ©gionalisme bas de plafond, mais sur une envie de faire de la scĂšne un terrain de foire et de fĂȘte. Depuis 2005, ils ont pris le soin de peaufiner aussi leurs albums studio. Tout en n’oubliant pas de dĂ©noncer certaines vĂ©ritĂ©s qui s’accrochent plus au ventre par le rire que par la tristesse, ils ne veulent pas tout prendre trop au sĂ©rieux et continuer leur bonhomme de chemin sur les routes de province et d’ailleurs.
RamDam: Comment se porte Marcel et son Orchestre ?
Franck: Pour ma part, j’ai un peu mal aux muscles car on vient de boucler 6 concerts en 6 jours et avec beaucoup de kilomĂštres entre les dates mais autrement tout va bien ! Le public est gĂ©nial, les concerts sont vraiment rock ‘n’ roll: tout se passe bien.
RamDam: Avec les nouvelles lois sur l’intermittence, vous avez dĂ» augmenter vos nombres de concerts ?
Franck: On sait pas bien dans quel sens on va ĂȘtre mangĂ©. Mais en mĂȘme temps avec ou sans l’intermittence, ça nous empĂȘchera pas de faire les concerts. Le problĂšme, c’est que les difficultĂ©s financiĂšres seront diffĂ©rentes. Maintenant, je te rassure, on ne dĂ©cide pas de donner des concerts pour bĂątir notre statut, on le fait car on a envie de s’amuser.
RamDam: « E = CM2″, c’est Ă peu prĂšs le niveau d’Ă©tudes des Marcels ?
Franck: (Rires) Non, pas vraiment. Malheureusement du reste. On a tous fait quasiment de bonnes Ă©tudes secondaires. Le principe de ce titre, c’est reprendre ce que dit Alain Souchon quand il dit « J’ai 10 ans ». Ce que j’aime bien dans cette tranche d’Ăąge, c’est que les gamins ont parfaitement compris les tenants et aboutissants de notre monde et lorsqu’on leur expose un problĂšme, lorsqu’ils prennent connaissance d’une difficultĂ©, ils connaissent parfaitement oĂč se situe l’injustice, la cruautĂ©, l’ignominie et pour eux, il leur suffit de dire « y a qu’Ă ceci », « y a qu’Ă faire cela ». Faut plus leur en raconter. A la diffĂ©rence des adultes, les gosses ne se sont pas (encore) fait contaminer par la morositĂ© ambiante. Les adultes se sont fait avoir en se disant « ben voilĂ il faut composer avec », le minot compose pas, il veut bouger les choses. Je trouve qu’il faut donc garder ce cĂŽtĂ© « J’ai 10 ans » et ne pas se laisser avoir par les dĂ©tenteurs de la sinistrose.
RamDam: C’est un album rĂ©gressif assumĂ© ?
Franck: Je revendique le droit d’ĂȘtre multiple. C’est Ă dire que les gens qui essayent d’ĂȘtre en parfaite adĂ©quation avec la belle petite image qu’ils ont pu tricoter d’eux-mĂȘmes me font peur. C’est important de tenir debout pour garder la tĂȘte hors de l’eau. On peut ĂȘtre Zorro ou monsieur tout le monde, mais garder la chance de pouvoir ĂȘtre l’un et l’autre et pas simplement l’un ou l’autre.
RamDam: Sais-tu que ce titre Ă©tait aussi celui d’un livre d’Albert Jacquard ?
Franck: Je l’ai su aprĂšs mais j’Ă©tais content car le professeur Jacquard est quelqu’un que j’apprĂ©cie par ses positions.
RamDam: Cet album porte dans certains titres un discours Ă©cologiste sans ĂȘtre moralisateur. Que penses-tu de l’entrĂ©e de Nicolas Hulot dans la scĂšne mĂ©diatico-politique ?
Franck: Prfft. Effectivement, il a fait des Ă©missions plus ou moins intĂ©ressantes mais je reste mal Ă l’aise quand je vois que ces mĂȘmes Ă©missions sont financĂ©es par les plus gros pollueurs de la planĂšte. Quand tu vois que la marque d’Ushuaia ne lui appartient pas et qu’elle ne respecte sĂ»rement pas le bio-dĂ©gradable, c’est absolument honteux. En fait, ce qui m’amuse, je ne peux pas ĂȘtre en dĂ©saccord avec ce qu’il a Ă©crit parce que de toute façon c’est terriblement gĂ©nĂ©raliste, mais je ne vois pas comment l’on peut parler d’Ă©cologie sans parler de dĂ©croissance. J’ai pas vu ce mot par exemple. Ensuite, ce qui m’amuse aussi, c’est la rĂ©action des politiques: que ce soit Sarko ou SĂ©golĂšne Royal, ils sont tous prĂȘts Ă le rĂ©cupĂ©rer car il est populaire mais auparavant aucun candidat n’avait prononcĂ© le mot environnement ou Ă©cologie en dĂ©but de campagne. Leurs projets de sociĂ©tĂ© tenaient en 3 mots: emploi, insĂ©curitĂ© et insĂ©curitĂ© ! LĂ , ils se sont sentis dĂ©passĂ©s et sont prĂȘts Ă tout, mais je vois pas comment ils vont rĂ©ussir Ă parler de croissance et encore de croissance et en mĂȘme temps d’environnement. Ils n’en ont rien Ă branler de l’environnement !
RamDam: Mais est-ce que tu penses qu’une Ă©cologie non politique puisse exister ?
Franck: Non ! Bien Ă©videmment que l’Ă©cologie c’est politique. Autrement c’est que du bon sentiment.
RamDam: Avec ce dernier disque, on dirait que vous ĂȘtes enfin considĂ©rĂ©s de la mĂȘme maniĂšre comme un groupe de disque et de scĂšne ?
Franck: Merci. On reconnaĂźt qu’on a eu quelques difficultĂ©s Ă comprendre que la scĂšne et le disque Ă©taient deux mĂ©tiers totalement diffĂ©rents. Le premier album en 96 Ă©tait un tĂ©moignage de ce que l’on donnait sur scĂšne, enregistrĂ© en 9 jours avec des moyens extrĂȘmement petits Ă l’Ă©poque. D’ailleurs nous n’avions pas l’ambition de faire un disque, on a lancĂ© une souscription parce que des fans nous l’ont demandĂ©. Y a 300 mecs qui ont donnĂ© 100 francs Ă l’Ă©poque pour que l’on puisse faire le disque. Le deuxiĂšme album, ça avait changĂ© mais on n’avait pas une vraie maturitĂ© et je pense que dĂšs le 3e on a rĂ©ussi Ă maĂźtriser. « Un pour tous. Chacun ma gueule » est un album trĂšs travaillĂ©. Sur celui-ci, ce qui est intĂ©ressant, c’est qu’on a fusionnĂ© le cĂŽtĂ© jubilatoire de la scĂšne tout en ayant un cĂŽtĂ© disque studio.
RamDam: Il n’y a plus ce sentiment qu’obligatoirement vous ĂȘtes obligĂ© de dĂ©favoriser soit le cĂŽtĂ© spectacle, soit le cĂŽtĂ© chanson d’un album ?
Franck: Pourtant E = CM2 fut enregistrĂ© Ă la maison. On a eu du temps, sans stress de se dire une journĂ©e de studio coĂ»te autant, faut aller vite. On l’a vraiment fait dĂ©contractĂ© sans se prendre la tĂȘte. On s’est par contre beaucoup pris la tĂȘte sur le ton Ă donner. Moi j’Ă©tais encore dans le ton de « Un pour tous… » avec des textes vraiment bavards, avec l’envie de m’attaquer Ă la mondialisation, la dĂ©localisation ou la bourse, aux fractures sociales. Et les autres m’ont dit que je l’avais dĂ©jĂ chantĂ©, que je l’avais dĂ©jĂ dit Ă travers certains titres et ressenti ou rĂ©flĂ©chi. Tout le monde fait le constat que cela ne va pas mais il faut aussi permettre Ă chacun de trouver un peu de gaietĂ© et de se donner les moyens de rire Ă la gueule de nos peurs. Les copains voulaient faire quelque chose de joyeux, de convulsif donc ils m’ont demandĂ© d’adapter mes textes. Je pense qu’ils avaient raison. Dans un texte rigolo comme « Bonne fĂȘte Maman », il y a des vacheries pour qui veut bien les entendre. Y a des positionnements, idem pour « Un prĂ©nom pour la vie », c’est-Ă -dire qu’il y a un sujet prĂ©texte et dedans on met nos valeurs.
RamDam: C’est surtout moins rentre dedans ?
Franck: Je m’aperçois que ce n’est finalement pas la bonne solution. Ca fait 30 ans que les groupes font de l’anti-Le Pen et le prĂ©sentent comme une grande menace et finalement ils ont rĂ©ussi Ă en faire un gros caĂŻd. Peut ĂȘtre que si on avait ri Ă sa gueule, si on l’avait vraiment prĂ©sentĂ© comme un bouffon, il se serait vraiment dĂ©gonflĂ© comme un ballon de baudruche. Je crois que c’est ça qui leur fait le plus chier: c’est de ne pas prendre au sĂ©rieux tous ces cons-lĂ . Bien rire de leurs messages. D’ailleurs, c’est devenu l’argument politique des deux plus grosses formations politiques. S’il n’y avait pas eu l’argument Le Pen, je crois qu’il n’y a pas beaucoup de gens de gauche qui voteraient socialiste. C’est mĂȘme honteux. Je me demande comment s’appelle un pays oĂč l’on n’a pas le choix de voter pour qui on veut. C’est ça qui est Ă©pouvantable. On prĂ©sente les autres formations politiques comme fantaisistes ou extrĂ©mistes. Une dĂ©mocratie doit ĂȘtre plurielle et ne pas devenir surtout en France, un bipartisme Ă l’amĂ©ricaine.
RamDam: Vous allez encore vous engager pour les législatives ?
Franck: Probablement. Alors, aprĂšs ce n’est pas le groupe, mais je ne m’avance pas en dĂ©clarant que le groupe a une position anti-libĂ©rale. Tout simplement car le saccage du libĂ©ralisme, on le constate tous les jours. On a fait des ateliers d’Ă©criture avec les anciens ouvriers de l’usine Levy’s Ă La BassĂ©e. Nous on dit partout que la rĂ©gion Nord Pas-de-Calais n’est plus le conservatoire de la misĂšre et pourtant toutes les semaines, on dĂ©couvre encore des fermetures d’usines, des familles qui avaient peinĂ© pour essayer de rembourser une petite maison en obtenant difficilement un prĂȘt et finalement ils se retrouvent au chĂŽmage. C’est Ă©pouvantable. Ces gens sont juste courageux, honnĂȘtes et droits. Ils n’en demandent pas plus. Des enfoirĂ©s par facilitĂ© financiĂšre -car ils ne veulent pas avoir 6% de dividendes mais 20%- piĂ©tinent tout ça. Pour moi, la Bourse c’est un gĂ©nocide social.
RamDam: Tu ne penses pas cependant que tout ce que tu dénonces, il est déjà trop tard pour le changer ?
Franck: Je ne suis pas fataliste. Il paraĂźt qu’il faut ĂȘtre dans les plus grosses puissances Ă©conomiques mondiales, mais je sais pas, il y a quantitĂ© de pays qui ne font pas partie de ce top et oĂč l’on vit trĂšs bien. A un moment, Ă quoi ça rime quand tu dĂ©gustes, que tu es pauvre dans ton pays, de savoir que tu es la 5e ou 6e puissance Ă©conomique ? Qu’est-ce que ça change ce rang ? Ca ne peut pas tenir comme ça. C’est impossible.
RamDam: En parlant économie et contrat: Marcel a donc changé de crémerie. Pourquoi partir de Wagram pour V2 ?
Franck: HonnĂȘtement j’en sais rien ! (rires).
RamDam: C’est Didier Super qui vous a invitĂ©s Ă faire un tour du propriĂ©taire ?
Franck: On le connaĂźt depuis super longtemps, il traĂźnait au centre social quand j’Ă©tais agent de dĂ©veloppement culturel Ă Saint-le-Noble. Olivier est de lĂ -bas et quand il a vu qu’on avait montĂ© un atelier de musique avec des locaux de rĂ©pĂ©tition, il venait rĂ©guliĂšrement, il a appris la basse. Mais non, la motivation de changer, malgrĂ© que Wagram ait fait un super boulot, c’est que la maniĂšre de communiquer sur Marcel n’Ă©tait pas celle que l’on voulait. C’est juste l’impression de ne plus ĂȘtre compris par sa maison de disques. On ne peut pas tout faire mais ce qu’on veut faire, on aimerait que cela soit compris. J’ai l’impression que V2 l’a compris.
RamDam: C’est une histoire de libertĂ© ?
Franck: MĂȘme pas. C’est une histoire de ton. Comprendre que je ne refuse pas de faire de la tĂ©lĂ©. Je considĂšre mĂȘme que 3 minutes de Zebda ou de qui tu veux dans les groupes de rock, c’est 3 minutes d’HĂ©lĂšne Segara en moins. C’est ça aussi. Ce qui me dĂ©sole ce sont ces rockers qui font des compilations « les hĂ©ros du peuple sont immortels » et qui mĂ©prisent tout ce qui est populaire. C’est trop facile de faire un procĂšs Ă un tuyau. La tĂ©lĂ©vision et les mĂ©dias sont des tuyaux: tu peux mettre ce que tu veux dans les tuyaux.
RamDam: Je dois vous fĂ©liciter en parlant de tuyaux conquis car apparemment vous avez gagnĂ© un concours sur le Mouv’ qui est une radio on ne peut plus formatĂ©e et oĂč vous avez su tirer votre Ă©pingle du jeu pour finir premier ?
Franck: Premier du Rock 30. Mais ce n’est pas nous: ce sont les gens qui aiment bien Marcel qui ont dĂ» voter pour le titre. Ca fait plaisir, car malgrĂ© les millions d’euros que certains mettent pour la promo en disant « regardez je suis le plus fort », c’est encore le public qui dĂ©cide d’acheter ou pas, d’aimer ou de ne pas aimer. C’est rassurant.
RamDam: Il y a toujours quelque chose d’important chez vous, outre la musique, c’est la pochette ?
Franck: L’emballage est vachement important, dĂ©jĂ que tu n’as plus la possibilitĂ© d’avoir de grands disques vinyles. Pour nous, c’est un moyen de faire dĂ©couvrir des auteurs que l’on aime. On est tous fan d’illustration. LĂ on a lancĂ© un concours de pochette et c’est un garçon qui s’appelle « Thon » qui a remportĂ© les suffrages. Son dessin est gĂ©nial. Dans l’esprit un peu cradoque, freaks amĂ©ricain.
RamDam: Vous continuez de mĂ©langer les grandes et les petites salles, c’est par choix ou c’est en fonction des endroits oĂč vous ĂȘtes connus ou pas connus ?
Franck: Un peu des deux. Mais on adore le public Ă 20 centimĂštres du visage. Tu fais pas du tout le mĂȘme spectacle. Quand tu es dans un grand festival, le public ne peut ĂȘtre que spectateur et toi dans ces conditions tu ne peux pas faire jouer l’interactivitĂ©, donc tu envoies le boulet en espĂ©rant que l’Ă©nergie va pouvoir soulever tout le monde. Quand c’est en club, tu peux utiliser l’Ă©nergie de la salle. Tu peux vanner, apostropher la personne. En festival, tu es vraiment minutĂ©, en salle si tu as envie de jouer 3 heures tu peux t’amuser avec ça. On a besoin des deux. Belfort, les vieilles Charrues, tu refuses pas mais les lieux oĂč tu peux te lĂącher, le dĂ©lire c’est important.
RamDam: Vous avez toujours Ă©tĂ© en mouvement Ă l’intĂ©rieur du groupe, alors qu’est-ce qui fait que ça dure depuis 15 ans ?
Franck: Tu peux parler pendant 2 heures des raisons qui te poussent Ă aimer ton amoureuse. Tu peux dire parce que ceci ou cela…, et quand t’auras fait le tour de tout ça, tu seras pas plus avancĂ©. AprĂšs Marcel, ça tient car on y prend du plaisir. En mĂȘme temps, on sait que c’est trĂšs fragile, on est des grosses gueules, on peut s’engueuler pour rien, mais on a peut ĂȘtre aussi la facultĂ© de redescendre aussitĂŽt en se disant qu’il y a des choses bien plus graves car en dĂ©finitive on est super bien ensemble !
Propos recueillis par Pierre Derensy
