Entretien avec Michel Fugain

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Michel FugainA tous ceux qui pensent que Michel Fugain n’est pas rock ‘n’ roll, je leur dirais de se mĂ©fier des apparences. Bien sĂ»r, il ne s’est jamais jetĂ© dans la boue de Woodstock (sur scène j’entends, car dans sa vie privĂ©e, je n’en sais rien: peut-ĂŞtre Ă©tait-il lĂ -bas ?) mais pourtant, dans sa manière d’ĂŞtre, de sentir et de ressentir la sociĂ©tĂ©, dans ses compositions et son ex barbe fleurie se cache un vrai rebelle. Ce grand monsieur aurait des choses Ă  apprendre aux mecs en cuir.

Son dernier disque Bravo et merci est un bel exercice pour rendre hommage Ă  ses amis paroliers qui l’ont suivi dans cette expĂ©rience. Il met en musique et chante un texte de chacun d’entre eux (Françoise Hardy, Nougaro, Aznavour, Le Forestier, Louis Chedid, etc.) et le disque s’Ă©coute avec beaucoup de joie.

RamDam: Vous savez que j’ai dĂ» entendre une de vos chansons pas loin de 1000 fois et que ça m’a forgĂ© une philosophie de vie ?

Michel Fugain: Laquelle ?

RamDam: « Les gentils, les mĂ©chants » !

M. F.: Ho, je vous ai chopé tout petit alors ! (rires).

RamDam: Ce nouvel album a-t-il vraiment commencé par une lettre ?

M. F.: Oui, tout a commencĂ© par une lettre. Disons plutĂ´t que cette lettre est Ă  l’origine de ça. Les hasards et les malheurs de la vie ont fait que j’Ă©tais plus ou moins en train de faire un bilan et j’ai constatĂ© que ça faisait 35 piges que je faisais ce mĂ©tier avec une vingtaine d’artistes qui ont autant de kilomĂ©trages au compteur. Et l’idĂ©e m’a plu, mais surtout j’Ă©tais Ă©mu de penser Ă  eux tout seul dans mon coin. Je trouvais ça chouette d’avoir conscience que certains Ă©taient depuis si longtemps au travail en faisant toujours aussi bien leur boulot. Qu’ils faisaient des chansons que les gens gardaient dans leur coeur. Qu’ils participaient Ă  des souvenirs populaires. Je voulais simplement leur dire qu’ils Ă©taient forts et qu’ils avaient tous mon respect. C’est pour ça que j’ai sautĂ© sur mon ordinateur pour taper cette lettre oĂą je demandais s’il voulaient bien venir s’amuser avec moi.

RamDam: Pouvez-vous me dire qui vous a répondu en premier ?

M. F.: C’est Françoise Hardy. Presque techniquement parlant. Françoise n’est pas une personne très expansive a priori, mĂŞme si c’est une bavarde impĂ©nitente quand elle le souhaite. Elle m’a envoyĂ© cette chanson dont le texte est une perle qu’elle avait depuis 30 ans.

RamDam: 9 messieurs et 2 dames: vous n’ĂŞtes pas encore dans la paritĂ© Michel !

M. F.: Vous savez, il n’y a en a pas tellement de femmes qui Ă©crivent des textes de chanson. Ou alors j’aurais Ă©tĂ© obligĂ© de demander Ă  quelqu’un comme Anne Sylvestre qui a fait des chansons magnifiques, mais qui ne fait pas partie de notre bande, ce n’est pas la mĂŞme chose. Ca n’a rien de pĂ©joratif ! Mais ça aurait donnĂ© quelque chose d’artificiel. De ce mĂŞme type d’Ă©curie, il n’y a guère que Françoise. Catherine Lara qui est une fille que j’adore et qui a fait des chansons magnifiques est compositrice mais pas parolière. Des auteurs, vous avez Françoise Hardy et VĂ©ronique Sanson… VĂ©ro qui n’a jamais offert de textes Ă  qui que ce soit: je vous assure que ce fut une aventure de lui demander (rires).

RamDam: Si l’on devait garder une chanson de cet album pour vous dĂ©finir, on prendrait « J’ai chantĂ© » ?

M. F.: C’est une chanson de Maxime Le Forestier. Elle me ressemble effectivement, mais elle lui ressemble aussi. Je dirais mĂŞme qu’elle ressemble beaucoup Ă  Maxime ! De toute manière, nous avons eu tous les deux un parcours quasiment identique. On est nĂ© Ă  la mĂŞme Ă©poque et j’aime bien souligner que nous sommes des citoyens chanteurs. Le mot vedette n’existait pas quand on a commencĂ©, c’Ă©tait ringard d’ĂŞtre une star. Pour nous, c’Ă©tait des conneries. Dire que l’on Ă©tait prĂ© ou post soixante-huitard, ça ne voulait rien dire. On Ă©tait des citoyens et l’on chantait avec des gens qui nous ressemblaient. Je crois que cela nous a marquĂ©s tous les deux. Quand il me donne ce titre et que vous dĂ©cortiquez, vous vous apercevez que lui il a chantĂ© dans le mĂ©tro et moi pas, mais ça n’empĂŞche que j’aurais pu le faire. Je vous dis, on a traĂ®nĂ© ensemble. Max a Ă©crit cette chanson en fonction de mon Ă©tat d’âme. De ma tristesse Ă  moi.

RamDam: C’Ă©tait un challenge qui vous plaisait, musicalement parlant, de garder une unitĂ© avec des auteurs si diffĂ©rents ?

M. F.: Je vous jure que je n’ai pas rĂ©flĂ©chi Ă  tout ça. Je me suis dit qu’au bout du compte, puisque c’est moi qui fait la musique, l’unitĂ© serait lĂ , et pourtant y a pas une chanson qui ressemble Ă  une autre. Cela passe par une voix, un interprète, c’est moi qui chante donc je les adapte en fonction de mon phrasĂ©. Ce n’est pas si facile de trouver une mĂ©lodie sur un texte d’Ă©crivain. Ca demande du travail. Mais le travail, c’est de l’attente, c’est se laisser pĂ©nĂ©trer par l’idĂ©e d’un texte. Je prends toujours l’image du bout de laine qui dĂ©passe, qu’on tire et dont on fait une pelote.

RamDam: On trouve beaucoup de rythmes sud-américains sur ce disque ?

M. F.: Je ne pense pas que ce soit des influences ou des imitations. A partir du moment oĂą la musique existe, elle nous appartient Ă  tous. Et je vous dirais que je connais les limites de ça. Par exemple, vous prenez « Je parlerai de toi » qui est traitĂ© de manière latino, si vous mettez des vrais musiciens brĂ©siliens, vous aurez un carnage ! Ca ne tournera pas, car les musiciens sud-amĂ©ricains ont une autre façon d’Ă©voluer. MĂ©langer des musiciens, c’est terrible ! Ce que j’essaye de faire c’est d’adapter, effectivement j’aime bien ces rythmes chaloupĂ©s, qui font bouger le corps et qui sont tendres.

RamDam: En parlant de rythmes, parlons de la syntaxe particulière quand on adapte un texte de Claude Nougaro ?

M. F.: Claude Ă©tait un chanteur dit de jazz. A priori, quand mes doigts tapent sur le clavier, je ne vais pas faire un truc latin forcĂ©ment. En plus j’ai envie de l’Ă©tonner. Malheureusement, il nous a quittĂ©s trop tĂ´t mais n’empĂŞche que l’envie est lĂ . J’ai un besoin fusionnel d’entrer dans son univers mais sans le pasticher. Il y a aussi une grande part de jeu ! Je dois vous le dire, je fais ça quand je suis en Corse, je suis tout seul, je m’amuse comme un fou Ă  faire de la musique, je visualise Ă  chaque texte le visage de mes confrères et consoeurs et je veux les Ă©tonner, avoir un sourire ou un Ă©tonnement.

RamDam: Justement, quand Serge Lama vous entend chanter son texte sur un reggae, il est comment ?

M. F.: Il a Ă©tĂ© surpris ! (rires). Mais en bien. C’est d’autant plus drĂ´le qu’avec mes copains musiciens, on Ă©tait sur qu’il avait pensĂ© son texte sur une musique Ă  trois temps. La charpente Ă©tait faite pour ça et j’ai foutu le souk en espĂ©rant qu’il soit content du rĂ©sultat. C’est un mĂ©tier oĂą il faut prendre son temps. Faut pas bâcler, ni se stresser, il faut laisser faire. Le cerveau en musique, il sert beaucoup. Il sert Ă  faire des analyses sans que l’on veuille particulièrement les faire. C’est parfois 3 semaines après que l’on a fait un truc qu’arrive la lumière. Vous n’ĂŞtes lĂ  que pour rĂ©cupĂ©rer ce que votre coeur, corps, cerveau ont mijotĂ©. Ils vous ont amenĂ© Ă  un moment Ă  un certain endroit, pour partir sur ce chemin bien particulier. C’est un truc artistique. Il y a une part de mystère que je serais incapable de dĂ©finir.

RamDam: J’aurais aimĂ© savoir si Ă  votre avis, dans ce milieu musical, beaucoup de monde a oubliĂ© la signification du terme « plaisir » ?

M. F.: On l’a d’autant plus oubliĂ© que notre mĂ©tier est devenu ce que la sociĂ©tĂ© devient. Rien de plus, rien de moins. C’est Ă  dire que l’artistique a Ă©tĂ© remplacĂ© par le marketing, un point c’est tout. Et c’est dans tous les domaines pareil. Vous dans votre journal c’est pareil ! C’est vrai pour le cinĂ©ma, partout oĂą vous avez Ă  vendre quelque chose ! Et il se trouve que les chansons pour l’instant, sont encore Ă  vendre. On ne parle plus que de marketing dans les maisons de disques. Ce qui est d’autant plus terrible, c’est que les marketeurs ont cassĂ© le jouet. C’est l’aboutissement d’une erreur totale: Ă  savoir que l’irrespect de la chose artistique arrive au moment oĂą la logique du marketing se casse la gueule.

RamDam: Avez-vous eu des auteurs que vous n’avez pas gardĂ©s pour ce disque ?

M. F.: Non ! J’ai des auteurs que je n’ai pas eu. J’aurais aimĂ© avoir un texte de Renaud. Par exemple, on s’est vu beaucoup avec Michel Jonasz, il voulait me faire un texte sur mesure. LĂ  dessus on s’est perdu de vue…

RamDam: Peut-ĂŞtre pour le prochain ?

M. F.: Je ne veux pas faire un tome II. Ce serait systĂ©matiser l’affaire. Mais c’est tentant (rires). J’ai pris vraiment beaucoup de plaisir et j’aimerais faire un truc avec William Sheller par exemple. J’aimerais faire un texte avec Thomas Fersen, qui est le père de la nouvelle chanson française, c’est lui le premier qui est parti dans cette direction. Pourquoi pas ThiĂ©faine ou BĂ©nabar. Un texte de Zazie… Zazie ne fait pas partie de notre gĂ©nĂ©ration de brontosaures mais elle fait de jolies choses.

RamDam: Vous avez une chanson qui s’appelle « Le PrĂ©sident » ?

M. F.: Ca, c’est Salvatore Adamo. C’est la surprise du chef. Je ne savais pas quoi en foutre de ce texte, il ne se prĂ©sentait pas comme une chanson mais plutĂ´t comme une comĂ©die musicale. C’est une chanson de rupture. J’aime bien montrer que je peux faire ça.

RamDam: En chanteur citoyen, que pensez-vous de la campagne présidentielle ?

M. F.: Je n’en pense pas grand chose. La France n’est pas très bien. On a des gens qui ne sont pas des grands politiques, qui sont peut ĂŞtre très sympathiques au demeurant, mais ce ne sont pas des pointures. Ce n’est pas très glorieux. On va Ă©lire un prĂ©sident qui sera un prĂ©sident par dĂ©faut. Je pars du principe que le prĂ©sident adĂ©quat est lĂ  pour tirer le pays vers le haut et lĂ  ce n’est pas le cas. On est tout en limitation de vitesse, en interdiction de fumer. Ca forme un esprit de « petits », de frileux.

RamDam: Vous avez des écoles à votre nom, alors à quand une place de Paris à votre nom ?

M. F.: (Rires) Le moins vite possible parce que dĂ©jĂ  pour les Ă©coles, je me demandais s’ils n’avaient pas l’impression que j’avais un pied dans la tombe ! Mais je suis très fier, car s’il y a des mĂ´mes qui vont dans une Ă©cole et que mon nom est associĂ© Ă  de jolis souvenirs d’enfance, je suis heureux !

Propos recueillis par Pierre Derensy

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