Entretien avec Sean Lennon

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Sean LennonSean Lennon aurait pu ne jamais faire de la musique. Il aurait pu rester oisif Ă  attendre les dividendes de l’hĂ©ritage paternel. Il aurait pu finir dans une Ă©mission de tĂ©lĂ© rĂ©alitĂ©. Il aurait pu Ă©crire ses mĂ©moires Ă  29 ans d’un asile de fou. Mais voilĂ  Sean est « le fils de », sans jamais se servir de son nom pour rĂ©ussir mais plus comme un atavisme qui l’aurait empĂŞcher de faire autre chose: Sean Lennon fait de la musique et son Friendly Fire est sans conteste un bon album.

RamDam: Vous avez laissé passer beaucoup de temps entre vos deux albums. Vous aviez besoin de faire un break avec le métier ?

Sean Lennon: Non, ce n’est pas ça… Si j’accepte ce que vous me dites, cela voudrait dire que la seule chose qu’un musicien puisse faire dans sa vie, c’est de sortir un disque sous le format CD et ce n’est pas vrai. Vous pouvez ĂŞtre un très bon musicien sans faire une carrière solo ou sortir un album absolument. Entre mes deux albums solo, j’ai fait beaucoup d’autres choses, je ne me suis jamais arrĂŞtĂ© d’enregistrer, de jouer et de me produire sur scène, je le faisais toujours, mais juste plus discrètement. Je n’Ă©tais pas enfermĂ© dans ma maison en attendant l’inspiration.

RamDam: On avait parlĂ© de grands producteurs pour produire ce nouveau disque mais on s’aperçoit que vous sollicitez plus facilement vos amis ou des gens de confiance que des noms ?

S. L.: Je pense qu’il me faut avoir une vraie relation sincère et durable avec mes collaborateurs, une relation forte avec les gens qui travaillent autour de moi car la musique est quelque chose de très intime, qui touche vraiment Ă  l’essentiel. C’est beaucoup plus confortable si je sais pouvoir me livrer sans ĂŞtre trahi.

RamDam: En 1999, vous sortez Half Horse, Half Musician, compile des remixes des chansons de votre premier album Into the Sun. Vous n’Ă©tiez pas forcĂ©ment content du rĂ©sultat ou vous cherchiez Ă  jouer avec votre musique tout simplement ?

S. L.: Je ne sais pas pourquoi je l’ai fait (rires). La compagnie des Beastie Boys, Grand Royal, voulait que je fasse un EP. Il y avait des remakes mais aussi des chansons inĂ©dites. C’Ă©tait amusant de faire ça.

RamDam: Vous revenez sur le devant de la scène avec cet album Friendly Fire. Vous pourriez retourner dans l’ombre sans vous sentir perdu ?

S. L.: Tout ce que je sais, c’est que ce mode de fonctionnement est acceptĂ© par tous les artistes. C’est nĂ©cessaire de passer par la promo, les concerts, etc. C’est quelque chose que je fais de bonne grâce parce que j’adore l’idĂ©e que le public puisse Ă©couter ma musique, mais je n’aime pas la lumière, je n’aime pas ĂŞtre regardĂ© par les gens. Ce n’est pas entièrement confortable comme situation mais je m’adapte.

RamDam: On dirait que ce disque vous correspond plus, que vous avez moins besoin de vous démarquer de votre nom ?

S. L.: Les deux albums sont personnels. Peut-ĂŞtre que les sentiments sur cet album ne sont pas plus vrais car ma vie avec Yuka et les chansons que je lui Ă©crivais Ă©taient très sincères… mais les sentiments sur cet album sont plus forts, sont plus difficiles, complets et graves. Certainement car j’ai vieilli aussi.

RamDam: Il y a beaucoup de vos thèmes qui tournent autour du manque, de la séparation, du deuil. Prenez-vous votre musique comme une psychanalyse ?

S. L.: C’est exactement cela ! Pour moi, c’est plus facile de comprendre mon coeur et ma tĂŞte si je m’exprime avec la musique et l’art en gĂ©nĂ©ral. C’est bon pour ma santĂ© psychologique.

RamDam: Le fait d’enregistrer en mode « live », c’Ă©tait pour retrouver aussi un certain plaisir de jouer ?

S. L.: La musique est comme une langue. Elle vous permet de communiquer avec les gens. Si vous ne pouvez pas le faire directement, que vous devez hacher cette parole ou sĂ©quencer les diffĂ©rentes parties d’une mĂ©lodie, le discours n’est pas complet et fluide. C’est l’essence mĂŞme de la musique que de la jouer en groupe, en live, avec ceux qui vous touchent.

RamDam: Vous reprenez une chanson de Marc Bolan, « Would I Be the One » ?

S. L.: J’adore T. Rex. J’ai entendu cette chanson de Marc et j’ai eu envie très vite de la reprendre avec des nouvelles cordes, des arrangements nouveaux. C’est une sorte d’hommage Ă  son univers.

RamDam: Vous composez vos chansons de quelle manière, à partir du piano, de votre guitare ?

S. L.: Les deux ensemble. Pour moi, la guitare et le piano sont essentiels pour le processus crĂ©atif. Je suis un laborieux dans ma manière de penser mes chansons. Parfois cela vient rapidement mais c’est rare. Vous savez, il faut beaucoup de travail avant que l’inspiration ne me gagne. Si j’attends au coin du feu l’inspiration, elle ne vient pas. Je suis du genre Ă  me lever le matin pour attaquer des sortes de gammes et voir ce qui en rĂ©sulte ensuite, parfois cela ne donne strictement rien mais parfois j’ai comme un flash, une lumière et je me sens tout de suite beaucoup mieux (rires).

RamDam: Dans « Friendly Fire », il y a comme une envie de ne pas grandir ?

S. L.: Le syndrome Peter Pan (rires). C’est marrant. Maintenant que vous me le dites, c’est vrai que je suis un enfant, un enfant coincĂ© dans un corps d’adulte. Nous sommes tous des enfants Ă  l’intĂ©rieur de nous.

RamDam: Vous produisez parallèlement Ă  ces chansons un film pour illustrer chaque titre. On dirait presque que l’album est juste un alibi pour le film ?

S. L.: Pour moi, les films et les chansons sont intĂ©grĂ©s complètement les uns dans les autres. Vous ne pouvez pas les sĂ©parer. Je ne pourrais pas expliquer ce qui m’est arrivĂ© sur ce projet mais il m’est venu en tĂŞte de cette manière: le son et l’image, l’image et le son. Je pense que c’est une bonne chose car aujourd’hui, avec les ordinateurs, tu peux facilement avoir des images. J’ai vraiment eu de la chance que ma maison de disques accepte ce thème. C’est important de faire quelque chose de diffĂ©rent. Le CD est presque obsolète. Je voulais faire une pièce complète. Je dĂ©sirais faire quelque chose avec tous les mĂ©dias.

RamDam: Vous dessinez aussi ?

S. L.: J’ai commencĂ© avec le dessin, avant la musique.

RamDam: Avez-vous vu que Beck avait Ă©galement mĂ©langĂ© le son et l’image ?

S. L.: C’est incroyable car nos disques sont sortis en mĂŞme temps, le mĂŞme jour. C’est très Ă©trange.

RamDam: Vous aviez militĂ© contre la guerre du golfe et j’aurais aimĂ© savoir si vous seriez prĂŞt Ă  utiliser votre nom pour de nouveau dĂ©fendre ce genre de causes ?

S. L.: Non, je ne pense pas. Mes idĂ©es ont Ă©voluĂ©. J’ai beaucoup changĂ© depuis 10 ans. Pas politiquement. J’ai toujours des convictions, mais c’est très difficile de mĂ©langer ce genre de choses. La politique et la musique, ça n’a pas grand chose Ă  voir, vous ne trouvez pas ? J’ai rĂ©ussi Ă  les sĂ©parer car je ne suis pas sĂ»r que les gens attendent un porte-parole. Je ne veux pas Ă©crire des chansons engagĂ©es tout d’abord car le monde n’a pas besoin d’ĂŞtre au courant d’un fait, il l’est dĂ©jĂ  par internet, par les informations. Dans les annĂ©es 70, il fallait, mon père l’a fait d’ailleurs, faire prendre conscience aux gens de certaines choses. Ce n’est plus le cas quand tu as des chaĂ®nes d’infos qui diffusent 24 heures sur 24. J’ai vraiment souhaitĂ© sĂ©parer ma moralitĂ© et ma musique. Je suis très stressĂ© avec le monde, je voudrais faire de la musique qui est belle, pas difficile d’accès pour offrir du bonheur aux gens, leur faire oublier justement pendant 1 heure que le monde tourne mal. Chacun doit rester Ă  sa place, laissez-moi faire un disque calme car la vie en règle gĂ©nĂ©rale ne l’est pas ! (rires).

RamDam: Vous avez vécu un peu partout, vous voyagez souvent ?

S. L.: Je vis essentiellement Ă  New York, c’est ma vraie maison. Pour la promo, je fais beaucoup de voyages et c’est très bien de le faire pour dĂ©fendre ce nouvel album mais aussi car je suis libre, je peux ĂŞtre seul au moins lĂ , me retrouver dans une chambre ici ou ailleurs et composer tranquillement. C’est très bien pour le bon fonctionnement de mon esprit.

RamDam: Si TOUT, absolument TOUT Ă©tait possible, imaginez que vous ayez une baguette magique dans les mains et que TOUT soit possible… Que changeriez-vous sur l’album ?

S. L.: Sans hĂ©sitation: ma voix ! C’est difficile pour moi de chanter, c’est le truc le plus laborieux. Ma voix n’est pas forte. Si je peux chanter mieux, j’accepte votre baguette ! (rires).

RamDam: Et cette mĂŞme baguette pour le monde entier ?

S. L.: (Il rĂ©flĂ©chit) Il y a plein de choses. Trop sĂ»rement. Je ne sais pas. Je dirais qu’en ce moment, ce qui me prĂ©occupe, c’est le rĂ©chauffement de la planète.

RamDam: Avez-vous eu l’occasion de voir l’exposition Ă  la citĂ© de la musique sur votre père ?

S. L.: Je ne l’ai pas vue mais on m’en a dit beaucoup de biens.

RamDam: Vous qualifieriez comment votre rapport Ă  la France ?

S. L.: Je suis amĂ©ricain, vous savez (rires), donc je pense que chaque phrase que je pourrais dire ne sonnerait pas juste mais, pour moi, les Français, en gĂ©nĂ©ral et surtout dans la musique, plus que dans les autres pays, ont un vrai sens de l’art. En AmĂ©rique, on aime seulement les choses commerciales. Je sais bien qu’il y a des choses commerciales ici aussi mais il y a encore des amoureux de la musique un peu plus classique en style.

RamDam: On vous sent très attaché à la littérature européenne ?

S. L.: Je ne lis pas assez mais je suis inspirĂ© par beaucoup d’Ă©crivains: Oscar Wilde par exemple. J’adore Marcel Proust. Mon vrai problème, c’est que je ne peux pas le lire en français. Ce serait un grand rĂŞve d’apprendre correctement le français et de lire ensuite « A la recherche du temps perdu » (rires). J’adore cette histoire de madeleine, la vie est comme ça, les chansons servent Ă  se souvenir de jolies choses.

RamDam: Je prĂ©sume qu’il vous serait permis de ne pas travailler et de vivre de vos rentes, alors pourquoi vous exposer ?

S. L.: Je vais vous rĂ©pondre tout simplement: si je ne faisais pas de la musique, de l’art en gĂ©nĂ©ral, je deviendrais fou. C’est ma motivation. Si je ne compose pas, je suis triste et je dĂ©teste cet Ă©tat rĂ©gulier chez moi. Par exemple, je n’aime pas les vacances. Quand je suis en vacances, si je reste oisif trop longtemps, je deviens d’une humeur maussade et sans appĂ©tit pour la vie.

RamDam: Avoir choisi le mĂŞme mĂ©tier que votre père n’Ă©tait pas finalement si difficile que ça Ă  assumer, non ?

S. L.: C’est gentil de me dire ça mais, croyez-moi, trop de personnes me rattachent encore Ă  mon père. Je viens de faire 3 jours d’interviews avant de vous rencontrer et beaucoup de vos collègues ne me voient que comme le « fils de ».

Propos recueillis par Pierre Derensy

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