Entretien avec Superflu
Dans le monde de Superflu, l’inutile, le creux n’a pas de prise. Chaque mot est pesĂ©, chaque note est calibrĂ©e sur une balance intraitable et minutieuse, qui rend une forme de justice musicale pour savoir si la chanson, au final (parmi les 11 autres) va peser de tout son corps et aura sa place, sans dĂ©naturer le paysage d’ensemble. La chance, leur troisième opus, est un vĂ©ritable travail d’orfèvre. Un miracle comme peuvent en faire surgir parfois des artistes comme Murat ou Dominique A. La nature a apparemment horreur du vide, placez cet album pour recouvrir toute les failles: il n’y aura plus de courant d’air mais un souffle orgasmique.
RamDam: 6 ans d’absence s’expliquent comment ?
Nicolas Falez (Superflu): Principalement car l’on s’est retrouvĂ© sans maison de disque après le deuxième album, ce qui est un schĂ©ma courant de nos jours. Donc il a fallu le temps de reconstruire notre environnement musical, puis le temps de dĂ©marcher et de signer chez Top 5 records. Le contact a Ă©tĂ© Ă©tabli au printemps 2004 mais ensuite il a fallu rĂ©flĂ©chir Ă comment l’on souhaitait enregistrer, puis mixer. Le temps passe Ă une vitesse incroyable quand on est sur ce genre de projet.
RamDam: Pourquoi signer chez Top 5 plutĂ´t qu’une autre maison de disque ?
N. F.: Je dois dire qu’il y a eu une relation forte entre le groupe et eux. Lors de notre première rencontre, ils m’ont expliquĂ© qu’ils Ă©taient une petite structure sans grands moyens mais ils compensaient ça par l’intensitĂ© de leur travail et le fait qu’ils s’obstinaient dans la durĂ©e, sur les projets qu’ils dĂ©fendaient. Je ne pouvais pas entendre quelque chose de plus satisfaisant Ă ce moment-lĂ . Leurs exigences, leur obstination vont dans ce sens-lĂ . Je ne te cache pas qu’après, nous avons parfois des discussions houleuses aux vues de nos envies respectives. Mais c’est toujours pour bâtir un projet dont eux comme nous pouvons ĂŞtre fiers.
RamDam: En 2004, vous avez donné 3 concerts sans actualité discographique, cela vous a fait plaisir de voir que le public continuait à vous suivre ?
N. F.: « Tchin-Tchin » est sorti en octobre 2000, la tournĂ©e s’est terminĂ©e en juin 2001. Ensuite, il y a eu un grand blanc. Nous Ă©tions dans nos angoisses de recherche de maison de disque et dans l’Ă©criture du nouvel album. Au printemps 2004, c’est donc la rencontre avec Top 5, et on s’est aperçu que mĂŞme sans actualitĂ© et grâce au site internet, les gens demandaient de nos nouvelles, donc on s’est installĂ© pour 3 jeudis consĂ©cutifs dans une petite salle Ă Paris. Et la salle fut pleine. C’Ă©tait extrĂŞmement stimulant et dynamisant.
RamDam: Pourrais-tu me dire quel est le statut de Superflu: un groupe, une âme, un palliatif au travail alimentaire de jour ?
N. F.: C’est un Ă©quilibre. Un projet auquel on est extrĂŞmement attachĂ© car la première bouture du groupe est nĂ©e il y a 13 ans. On est liĂ© Ă Superflu et en mĂŞme temps aucun d’entre nous n’en vit. On trouve notre Ă©quilibre de cette manière. La subsistance alimentaire n’est jamais venue du groupe aussi bien dans les pĂ©riodes oĂą ça marchait que lors des moments oĂą ça n’allait plus. Du coup, cela nous a toujours laissĂ© Ă©normĂ©ment de libertĂ© artistique et beaucoup de sĂ©rĂ©nitĂ©.
RamDam: VoilĂ donc ce qu’on appelle souvent le disque de la « maturitĂ© » ce qui n’est pas faux en ce qui vous concerne car on sent bien que le personnage qui parcourt l’album a pas mal vieilli depuis « Tchin-Tchin » ?
N. F.: Oui, cela me va tout Ă fait d’un point de vue de l’Ă©volution humaine. Je suis très content de ne pas refaire « 25 ans » Ă 35 ans. C’est important de me dire que j’Ă©cris des chansons que je n’aurais pas pu Ă©crire il y a 10 ans, quand on a enregistrĂ© le premier album. Deux chansons sur ce nouveau disque, Nombril et Une lumière neuve sont deux titres sur la paternitĂ© et je n’aurais pas pu les Ă©crire il y a quelques annĂ©es. On peut dire maturitĂ©, 10 ans de plus mais en tout cas, il s’agit d’Ă©viter de faire du surplace aussi bien musicalement que dans l’Ă©criture.
RamDam: Comment te vient Ă l’esprit une chanson comme « La chance » ?
N. F.: Il y a des chansons qui dĂ©rangent dans notre album et le premier qui doit ĂŞtre bousculĂ©, c’est moi. Pour repousser les frontières de ce que j’ai fait jusqu’Ă maintenant. Ensuite, il y a des choses fondamentales comme les chansons d’amour, je trouve important d’en Ă©crire encore. « La chance », c’est comment Ă©crire une chanson d’amour comme il y en a eu sur les autres albums sans se rĂ©pĂ©ter.
RamDam: J’aime marquer très fort le mot « chanson » en parlant de vous, car malgrĂ© la subtilitĂ© des musiques, vous ne tombez pas dans le piège d’un disque arty underground ?
N. F.: On aime que l’aspect chanson soit très prĂ©sent. Grâce Ă l’Ă©criture, le jeu des deux voix. Mais on ne veut pas faire quelque chose qui ressemble Ă ce que fait le voisin. Notre Ă©quation c’est de savoir jusqu’oĂą peut aller l’expĂ©rimentation tout en restant dans un format chanson. Sur ce disque, on est parti loin sur l’expĂ©rimentation sonore sans nuire au caractère universel d’une chanson. Le point d’Ă©quilibre, on l’a toujours cherchĂ©.
RamDam: Vous avez enregistrĂ© la base, le socle de l’album en très peu de temps pour ensuite vous retrouver Ă bidouiller longtemps sur ordinateur la meilleure manière d’embellir cette assise ?
N. F.: Je voulais enregistrer le chant en mĂŞme temps que le reste. Quand je faisais les dĂ©mos de la voix et de la guitare en simultanĂ©, je sentais bien que ce que je perdais en prĂ©cision, je le gagnais par le cĂ´tĂ© immĂ©diat. Je voulais trouver quelque chose de diffĂ©rent sur l’interprĂ©tation en jouant ensemble. On a pris 4 jours de studio pour enregistrer en live, et 80% du disque a effectivement vu le jour Ă toute vitesse. Pour capter quelque chose sur le vif. Après il a fallu des mois et des mois pour le mix. Une base triturĂ©e Ă©normĂ©ment.
RamDam: Il y a beaucoup d’invitĂ©s prestigieux en dehors du groupe qui viennent apporter leur univers aux sonoritĂ©s de « La chance » ?
N. F.: Ce sont des histoires humaines et musicales. Adam Snyder, on l’a rencontrĂ© quand il jouait dans Mercury Rev. Il est parti du groupe pour faire une carrière solo. C’est un chanteur exceptionnel. La partie de piano qu’il interprète sur « Nombril » est enregistrĂ©e Ă la maison. Et pour « Une lumière neuve », il Ă©tait de passage sur Paris pendant que nous Ă©tions en studio, alors il a gentiment pris de son temps pour jouer sur notre album. JĂ©rĂ´me Bensoussan, nous le connaissons depuis longtemps mais depuis, il a bien roulĂ© sa bosse en jouant pour Dominique A après Miossec notamment. On adore ouvrir la porte et faire entrer des artistes dont on apprĂ©cie le travail.
RamDam: N’avez-vous pas peur d’ĂŞtre « anti-commercial » ?
N. F.: Je ne sais pas. Notre libertĂ© est entière. Y a beaucoup de daubes qui sortent et qui marchent mais il y a aussi beaucoup de chanteurs dont le travail est de qualitĂ© et qui vendent des disques. Mais je pense que l’on est lucide toutefois. C’est effectivement important qu’un ou deux titres puissent passer en radio. On ne se fait pas violence pour les travailler de cette manière. On a toujours fait des titres de moins de 4 minutes.
RamDam: Dans l’album, il y a beaucoup de rapport Ă la nature, Ă l’hiver, c’Ă©tait conscient d’installer une sorte d’Ă©phĂ©mĂ©ride des mois glacĂ©s ?
N. F.: Après coup, on s’est rendu compte de cette dĂ©clinaison de l’hiver, et cela a raisonnĂ© de manière fantastique avec les propositions visuelles de Peggy Schillemans. Cette longue pĂ©riode entre le deuxième et troisième disque fut aussi une sorte d’hibernation, c’Ă©tait l’hiver avant la renaissance du printemps. On est plus un groupe du paysage hivernal qu’un groupe d’ambiance torride et tropicale.
RamDam: C’est aussi un disque très fĂ©minin et Ă©rotique ?
N. F.: J’aime bien l’idĂ©e d’explorer ces thèmes-lĂ . Je peux aussi ajouter charnel. J’aime parler des parties du corps et pas forcĂ©ment de manière flatteuse. C’est un terrain stimulant artistiquement. Je ne souhaite juste pas tomber dans la vulgaritĂ©.
RamDam: En plein festival de Cannes, pourrait-on dire que « La chance » c’est « Un homme et une femme » musical au vu de votre partage du temps de paroles sur les chansons ?
N. F.: En tout cas, ce qui nous paraĂ®t important quand on raisonne sur un disque complet, c’est que l’on puisse avoir une chanson chantĂ©e par Sonia seule et comme l’on est deux voix dans le groupe, qu’il y ait quelque chose qui s’apparente Ă un duo. Ce serait dommage de ne pas exploiter cette veine-lĂ et ce registre-lĂ .
RamDam: Comment va se passer la suite maintenant que le disque est sorti ?
N. F.: On a jouĂ© aux Nuits Botaniques la semaine dernière. On joue sur Paris tout prochainement, je pense qu’il y aura des concerts Ă l’automne. Ce que l’on veut, c’est dĂ©fendre ce disque qui a eu du mal Ă voir le jour. On a un retour très touchant sur l’Ă©coute de l’album par le public. On va essayer de bien faire vivre le disque, le faire partager.
Propos recueillis par Pierre Derensy
