Théâtre
Jean Bellorini, chacun cherche son Cid
Avec Histoire d’un Cid, qui fait halte en avril à Tarbes et Albi, Jean Bellorini échafaude un Corneille dépaysé mais intact, porté par quatre comédiens juchés sur un château gonflable. Le metteur en scène, qui dirige le Théâtre National Populaire depuis 2020, y réaffirme son approche sonore et musicale de la mise en scène et sa gourmandise pour la langue, traitant les vers fameux comme des tubes pour réanimer leur mystère, et délivrant l’alexandrin dans toute son étrangeté.
Le titre de votre pièce n’annonce pas Le Cid, mais un Cid. Pourquoi cet article indéfini ?
Ce que j’aime par-dessus tout, c’est faire du théâtre-récit où l’essentiel n’est pas ce que le spectateur voit mais ce que le récit fait naître en lui. Ici, Rodrigue, Chimène, l’infante et le Roi sont incarnés par des acteurs, mais tout est pensé pour que le spectateur projette sur eux sa propre vision. Je demande aux acteurs de porter le récit avec la plus grande candeur, la plus entière crédulité, pour que chacun, dans la salle, puisse s’imaginer un Cid à soi.
Vous posez pour cela un Cid à hauteur d’enfant, monté sur un château de cour de récré…
Ce château qui se gonfle et se dégonfle, sur lequel on peine à tenir debout, mêle le concret à l’imaginaire comme les jeux d’enfants dans un bac à sable. Il relève autant de la rêverie que de l’artisanat, et construit l’univers des personnages comme celui des comédiens eux-mêmes. Le château incarne la puissance lorsqu’il se dresse, l’impuissance lorsqu’il s’affaisse, à l’image du Cid, qui est aussi le récit d’un effondrement. Chimène passe toute la pièce à se demander s’il faut se regonfler l’âme et exiger la mort de Rodrigue, ou dégonfler définitivement tout idéal en renonçant à la vengeance.
Ces dilemmes résonnent avec les préoccupations de notre temps. Pourquoi avoir choisi l’enfance et l’intemporalité plutôt que d’ancrer Le Cid dans l’époque ?
On peut transposer Le Cid dans mille situations contemporaines concrètes, mais j’avais envie d’ouvrir la pièce à toute son universalité. L’enfance permet cette ouverture, ce regard plus honnête, moins corrompu, moins façonné par le monde. C’est presque une recherche rousseauiste : trouver un regard qui n’aurait pas été maniéré ni abîmé par la volonté de contextualiser l’œuvre.
Les choix cornéliens et les histoires d’honneurs ne sont donc pas l’apanage des adultes ?
Je suis convaincu que les enfants comprennent tout. Leur candeur, qui est un étonnement joyeux et violent face à l’opacité du monde, s’exprime dès qu’on commence à le regarder et persiste jusqu’au dernier jour de la vie.
Le théâtre est-il pour autant un jeu d’enfant ?
« On dirait qu’on croirait ensemble à quelque chose. » C’est la phrase que les enfants prononcent avant de jouer, et c’est exactement le pacte du théâtre.
Ce recours à l’enfance est-il une façon de désamorcer la charge symbolique de monter Le Cid quand on dirige le TNP ?
Gérard Philipe, Jean Vilar, les années 1950… Impossible d’échapper au mythe. Plutôt que d’ajouter une énième version, j’ai préféré partager la poésie de Corneille, écouter avec les spectateurs cette écriture joyeuse, géniale, terrible, passionnée, tragique et belle.
Cette pièce s’écoute donc davantage qu’elle se regarde ?
Le son est une obsession pour moi. Les mots comptent, mais la langue vit par le son. Le timbre des acteurs véhicule une grande partie du sens. L’écoute est donc première au théâtre. Elle n’empêche pas le spectaculaire, elle n’interdit pas d’en prendre plein les yeux, mais c’est elle qui provoque cette émotion unique, semblable à celle offerte par la lecture d’un livre lu au fond de son lit.
Que voulez-vous dire ?
J’aime qu’au théâtre, on ressente la même intimité qu’à la lecture, quand rien d’autre n’existe que l’œuvre et soi. Cela passe forcément par l’écoute. C’est la même émotion intime qu’avec un livre, mais partagée avec 500 autres personnes. On imagine seul, et pourtant, on est ensemble.
Cette écoute passe d’ailleurs par la voix du public. Vous lui faites réciter des vers célèbres comme on chante des paroles de chanson…
On joue effectivement sur cette mémoire collective. Chaque scène du Cid regorge de tubes. En les disant ensemble, on se réjouit qu’ils nous appartiennent et on pose sur eux un regard nouveau. Ô rage, ô désespoir, tout le monde connaît, mais qui comprend véritablement le mystère porté par ces mots ? C’est le projet du spectacle : se retrouver autour d’une œuvre connue, bien à nous, mais qui reste mystérieuse. Dire ensemble, de cette manière, c’est presque un acte de communion laïque.
C’est aussi le ressort des concerts de pop, de rap ou de rock. C’est ce que vous cherchez ?
Si l’on veut que le théâtre soit une fête, il faut y mettre quand on s’y rend le même amour, le même emportement que celui qu’on met dans un concert de rock. Évidemment, c’est du théâtre. C’est probablement plus délicat, peut-être plus intellectuel, mais c’est du sensible, du sensoriel, du populaire.
Quelle que soit la popularité du Cid, l’alexandrin n’est-il pas un obstacle pour le public d’aujourd’hui ?
Au contraire. Cette poésie est belle parce qu’elle n’est pas naturelle. Alors on l’assume. On fait le travail inverse des metteurs en scène qui cherchent à naturaliser le vers, à le rendre commun. Je préfère en préserver le côté extraordinaire, exceptionnel, anormal. Se parler en douze pieds et en rimes est une étrangeté magnifique que je revendique pleinement.
Propos recueillis par Sébastien Vaissière
Photo : Christophe Raynaud de Lage
8 et 9 avril, Grand Théâtre, scène nationale d’Albi-Tarn.
14 et 15 avril, Le Parvis, scène nationale Tarbes-Pyrénées.
Publié par Rédaction de Ramdam
Scène Nationale d'Albi - Tarn, Albi
Théâtre
Place de l'amitié entre les Peuples
81000 Albi
Tél : 05 63 38 55 56