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La bibliothèque idéale de Tristan Garcia

Du 24 février au 30 avril


Occitanie

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Professeur de philosophie à l’université de Lyon, Tristan Garcia est né en 1981 à Toulouse. Il est élevé dans une maison remplie de livres, par quatre parents profs, avec l’idée – élitiste mais chez lui en aucun cas prétentieuse – qu’il n’a rien à apprendre de l’école, si ce n’est l’importance des amis. Au lycée Pierre de Fermat, il préfère donc la place du cancre et file des antisèches aux copains. En 2008, il fait une entrée fracassante en littérature avec La Meilleure Part des hommes (lauréat, entre autres, du prix de Flore), qui lui vaut d’intégrer le clan des « écrivains parisiens ». Il déteste l’étiquette et les mondanités, et s’applique depuis à multiplier les genres : un récit postapocalyptique par la voix d’un singe (Mémoires de la jungle, 2010), un recueil de nouvelles sur des sports plus ou moins oubliés (En l’absence de classement final, 2012), jusqu’à sa dernière entreprise, une Histoire de la souffrance en trois volumes (Âme, vol. I, 2019). Son panthéon n’aurait pu contenir que des bandes dessinées, qu’il dévore avec passion. Il offre finalement une sélection pointue, une promesse de belles découvertes parsemée de récits fondateurs.

Râmayâna
Le Râmayâna, c’est un peu L’Odyssée. Je l’ai découvert dans des versions complètement réécrites, enfant. Ma mère me lisait beaucoup de contes et, avec un héritage un peu hippie, elle était attentive à lire des contes de toutes les cultures. Parmi ces récits, il y avait le Râmayâna. J’aimais ce prince très urbain, exilé dans le monde des forêts, où il n’y a pas de distinction entre les hommes et les animaux. L’œuvre ensuite m’a accompagné : je l’ai lue dans une traduction française condensée adolescent, et relue adulte dans une version presque intégrale, en anglais. Elle m’a un peu soulagé d’une culture scolaire très occidentale, en m’initiant aux grands récits.

Phénix, Tezuka Osamu
C’est tout ce que j’aime dans le manga : on peut la lire enfant, et en même temps c’est très cruel. C’est très lettré, très fin, très beau. Et un peu comme dans Râmayâna, Tezuka a une attention pour tout ce qui vit : il est capable de faire vivre des personnages qui sont aussi bien des animaux, des végétaux, des hommes, des machines… il n’y a pas de distinction. Quand on est enfant, tous les êtres sont animés. Adolescent, tout à coup, les animaux ne parlent plus, les arbres ne marchent plus, ne sentent plus. C’est un renoncement qui fait qu’on se met à lire de la littérature avec simplement les hommes entre eux. Et moi, j’ai toujours gardé ce souvenir d’enfance d’une littérature très généreuse avec les formes de vie.

Tout s’effondre, Chinua Achebe
C’est le récit en deux générations de la manière dont une société qui était très structurée, avec ses rites, ses coutumes, ses valeurs, voit avec l’arrivée des Européens tout s’effondrer. Pas seulement son économie, mais son monde spirituel, ses croyances, sa manière de vivre. Et Achebe le fait par un récit rare, uniquement du point de vue des membres d’une tribu, sans prendre le point de vue des européens, qui s’impose seulement à la dernière page, l’une des plus cruelles que je connaisse. Je crois que je l’ai lu la première fois quand j’avais une vingtaine d’années, à un moment de crise : j’avais l’impression que la littérature que j’aimais était occidentale et essentiellement écrite par des hommes du XIXe ou du XXe siècle. J’avais envie, non pas d’annuler cette littérature, mais de la décentrer, d’être capable de comprendre le monde depuis ailleurs. Il me manquait une part de monde.

Mort à crédit, Louis-Ferdinand Céline
Mort à crédit, c’est vraiment Céline, dans sa démesure, son horreur, son génie. Il a un sens du grotesque qui me fait beaucoup rire, et en même temps un sens de l’horreur. Il incarne une lignée d’écrivains-médecins qui attachent peu d’importance aux idées, mais beaucoup au corps. On a l’impression qu’ils décrivent toujours une masse de fluides, qu’on peut toujours crever. J’ai dû lire Mort à crédit vers 17 ans. Je me souviens d’être très marqué par la langue et de l’avoir lu à haute voix pour essayer de comprendre. C’est très dur de faire sonner le français. C’est une langue bavarde. Céline, c’est l’un des rares à arriver à introduire un rythme, une cadence. J’avais l’impression qu’il prenait la langue pour la modeler, comme si elle sortait de la bouche en une pâte à laquelle il donnait des formes bizarres. C’est dur de ne pas penser à lui quand on écrit. On est un peu condamné à une sorte de pendule entre Proust et Céline. Soit on va vers une sorte de maximum de finesse, de saturation des petites perceptions, de déploiement presque sans fin de sensations, dans une langue très subtile faite de dentelle. Soit on va vers la langue comme crachat, ce qui sort de la bouche, et on essaye de la matérialiser.

Requiem, Anna Akhmatova
J’aimais follement Anna Akhmatova à l’adolescence. Ses poèmes sont toujours courts, secs, mais d’un extrême lyrisme. On a l’impression d’une voix très frêle, aiguë, qui vibre pendant un court moment et qui laisse totalement terrassé. J’ai souvenir de la relire souvent et de l’offrir aussi, à des gens qui ne lisaient pas, des amis déscolarisés ou très méfiants à l’égard de la littérature. Je ne l’ai pas relue depuis très longtemps, et je crois que je ne l’offrirai plus, parce que ce n’est plus vivant en moi. C’est très lié à l’adolescence, ce moment qui n’arrive qu’une fois dans la vie où les livres qu’on offre ont un sens très lourd. Quand on devient adulte, on donne une charge existentielle un peu moins forte que celle qu’on donne à une cassette ou un livre offert à 17 ans.

La Maison dans laquelle, Mariam Petrosyan
C’est peut-être le livre qui m’a le plus marqué ces dernières années. Mariam Petrosyan invente tout un imaginaire, qui fait qu’on a parfois l’impression de lire un manga comme Akira ou de voir une série comme Buffy, alors que, littérairement, c’est très beau. Dans un monde idéal, ça devrait être plus populaire qu’Harry Potter. En tout cas, c’est une sorte d’Harry Potter gothique. Je suis très admiratif de la manière dont elle parvient à faire tenir ensemble de la littérature de genre, pop, très adolescente, avec une très forte exigence littéraire, un style et une forme adulte, sans prendre les adolescents pour des idiots. C’est un livre un peu bizarre, qui m’a marqué a posteriori, à un moment où je ne voulais plus faire ça. J’ai eu l’impression qu’elle réussissait quelque chose que j’aurais aimé faire, et qu’elle le faisait magnifiquement.

Le Maître des illusions, Donna Tartt
C’est un roman sur l’abandon de l’enfance et de l’adolescence, l’entrée dans l’âge adulte, ce seuil qu’il faut passer en baissant un peu la tête et en perdant un certain nombre de rêves et d’illusions. Je suis assez attaché à l’idée que la littérature accompagne, comme un rite de passage. Ce n’est plus forcément un thème qui m’intéresse, mais il a compté pour moi quand j’étais plus jeune. La littérature, c’est lent. Souvent, on fait de la littérature pour ses 15 ans quand on en a 25, pour ses 25 quand on en a 35. Le temps de faire le deuil de l’âge qu’on n’a plus.

Le Jardin des sept crépuscules, Miquel de Palol
Ce livre m’a réconcilié avec le plaisir narratif. J’y ai retrouvé le plaisir de l’histoire sans fin, que j’avais quand ma mère me racontait les 1001 Nuits. C’est ce que je préfère dans la littérature, la promesse qu’il y aura toujours quelque chose à raconter. Ce roman m’a vraiment donné envie d’écrire à nouveau, à une époque où je n’en avais plus trop envie. J’avais passé quelque temps aux États-Unis et le fait d’être dans un environnement non francophone, j’avais l’impression qu’on m’enlevait ma langue. Ça m’a asséché. Je n’arrivais plus à trouver les mots en français, et j’ai dû me remettre à lire pour retrouver le plaisir d’écrire. Le récit, c’est une question de foi religieuse. Pour lire de la fiction, il faut y croire. Si on n’y croit plus, ça nous tombe des mains. J’ai toujours eu peur de perdre la foi dans la fiction. À certains moments, ça m’est arrivé : j’avais la sensation qu’au fond, n’importe quel livre aurait un début, une fin, ça serait toujours pareil. Au contraire, quand on retrouve la foi, ce qui plaît c’est justement qu’on raconte toujours la même histoire. Tout le problème, c’est d’arriver à le faire autrement.

Photo : C.Hélie – éditions Gallimard

Publié par Rédaction de Ramdam


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