Festival

Le Panthéon de Céline Minard

Du 8 au 12 avril

Toulouse
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Céline Minard ne dit jamais rien d’elle-même, et ce ne sont pas ses écrits qui nous en apprendront davantage. À rebours des très populaires autofictions, l’écrivaine rouennaise désormais installée dans les Pyrénées célèbre l’imaginaire et affirme que « la biographie d’un auteur, c’est sa bibliothèque » : une candidate idéale, donc, pour le panthéon.

Colette, Sido, suivi de Les Vrilles de la vigne (1901)
Colette a été une lecture importante dans mon adolescence. J’ai beaucoup cherché les lesbiennes dans ses textes, et j’en ai trouvé, mais j’y ai aussi trouvé la sensualité des perceptions, les odeurs de terre, de patchouli, les lumières de fin du jour, la cavalcade et le dialogue des chats. Une araignée qui descend de son plafond pour boire le chocolat chaud vespéral. Une vie de campagne qui inclut toutes sortes de corps, pas seulement humains, toutes sortes de mouvements dont celui des vents et des météores, une attention douce aux êtres.

Sylvia Townsend Warner, Une lubie de monsieur Fortune (1927)
J’ai découvert ses textes après des lectures plus radicales et plus estampillées avant-garde et autres essais, après Joyce par exemple, et j’y ai trouvé une littérature d’une facture, d’une matière étonnante, toute de finesse redoutable. Elle ne montre pas les muscles, elle ne crie pas dans sa trompette, elle avance entre noirceur et candeur, et passe outre les préjugés de son temps. Son Royaumes des elfes est un traité d’excentricités poétiques dans les cours de fées anglaises, bien déjantées. Une lubie de monsieur Fortune est l’histoire d’une décolonisation : celle du pasteur venu porter la bonne parole.

Arno Schmidt, Paysage lacustre avec Pocahontas (1955)
Ce n’est pas mon premier Schmidt mais c’est celui que je préfère. Une histoire d’amour en trois jours, sensuelle, sexuelle, aux abords et dans un lac complètement habité par la sauvagerie de la rencontre. Bourré jusqu’à la gueule, énergique en diable, inconvenant au point d’être passé devant la justice, c’est un monde entier, un espace-temps plié-déplié, possiblement éternel. Un immense petit livre. Une monade littéraire. Je l’ai vécu comme un électrochoc, il m’a enlevé ce qui me restait d’œillères : on peut tout faire en littérature.

Marcel Schwob, Vies imaginaires (1896)
Voilà une lecture faite et refaite en m’émerveillant chaque fois de la grâce du type. Érudit mais jamais démonstratif, il semble évoluer dans un monde qui tient à parts égales de l’histoire et des belles lettres. Chaque mot a son poids de sens et de son, sa place dans la phrase est un philtre. Schwob convoque des êtres magiques, banals, sortis de l’épaisseur du temps et leur présence est fragile comme la rosée.

Nathalie Sarraute, Tropismes (1939)
Il y a un certain espace littéraire qui n’a rien à voir avec la narration, qui circule comme une rivière souterraine, qui capte les plus petits mouvements de l’âme, du corps, de la pensée, le volatil qui n’arrive qu’aux bords de la conscience. Il constitue le fond de l’œuvre de certains écrivains, leur recherche recommencée, infinie, et parmi eux, Nathalie Sarraute est une savante, subtile et magistrale œuvreuse.

Ursula Le Guin, Les Dépossédés (1974)
Voilà une écrivaine qui peut être lue à tous les âges. Je n’ai pas commencé par Terremer enfant, mais par La Main gauche de la nuit, quand j’étais en fac et que je découvrais la collection d’or et d’argent de Denoël. Je la relis maintenant avec toujours plus d’admiration. Les Dépossédés sont pour moi un tour de force, un roman politique à hauteur de personnage, concret, complexe, vivant. Il y a une idée à chaque page, un mouvement de phrase, une situation, un étonnement, sur plus de cinq cents pages, c’est très fort.

Lauren Groff, Matrix (2023)
Parmi mes lectures récentes, Matrix tient le haut du pavé. J’ai été tellement surprise par la beauté du français que je lisais là, dès les premiers chapitres, que j’ai vérifié trois fois s’il s’agissait bien d’une traduction. De fait, si Lauren Groff est francophile, elle écrit en anglais. Elle investit le destin de Marie de France avec une liberté et une rigueur époustouflantes. L’abbesse devient une cheffe de communauté rayonnante, pragmatique et poétique, et Matrix est la preuve irréfutable que le métier d’écrivain est bien d’envisager toutes sortes de corps, de cultures, et d’époques possibles, en dehors de la sienne propre.

Pascal Rabaté et David Prudhomme, Vive la marée (2015)
Une BD lumineuse qui parle de la plage en été. Des lieux communs, avec une grande douceur, en travaillant les clichés, en les faisant dériver dans un espace soudain plus vaste, comme la mer. Les vacanciers se croisent sans forcément se voir, ils barbotent, déjeunent, bronzent, ne font pas grand-chose. Les tensions sont présentes, mais dissoutes dans la tendresse et la distance du cadre. Vive la marée ne pourrait pas être autre chose qu’une BD, le dessin et le dialogue sont en équilibre constant, la poésie visuelle répond à la poésie verbale. À chaque fois que je la relis, je suis comme à la plage, mieux qu’à la plage.

Photo : Béa Uhart

Céline Minard sera au Marathon des mots, du 8 au 12 avril, Toulouse.

Publié par Rédaction de Ramdam


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