Théâtre
Texte-appeal
La saison qui s’ouvre au Théâtre de la Cité porte encore, pour l’essentiel, la marque de Galin Stoev et Stéphane Gil. Elle laisse toutefois entrevoir la personnalité du nouveau duo de direction jusqu’ici à la tête du CDN de Colmar : Émilie Capliez et Matthieu Cruciani. Deux comédiens et metteurs en scène qui croient au texte qui sauve, à la décentralisation et à la surprise inaltérée du théâtre.
Vous découvrez Toulouse en même temps que le Théâtre de la Cité. Première impression ?
MC : Excellente. C’est vivant, électrique, élégant, jeune…
ÉC : On a un bon feeling. Et ce n’est pas de la langue de bois.
Comment votre arrivée aux manettes s’articule-t-elle à la programmation de Galin Stoev ?
ÉC : Galin a programmé beaucoup d’artistes dont on se sent proches. Nous avons par ailleurs choisi avec lui Ivanov, de Sivadier, Fusées, de Jeanne Candel, et glissé trois spectacles de notre répertoire pour nous présenter au public toulousain.
Lesquels ?
ÉC : Une vie d’acteur, avec Pierre Maillet ; et Quand j’étais petite, je voterai : une sorte de petit Nicolas des temps modernes qui interroge la démocratie. Matthieu reprend quant à lui La Nuit juste avant les forêts, de Koltès.
MC : C’est un solo avec Jean-Christophe Folly, magnifique interprète qui sera l’un de nos artistes associés.
Qui seront les autres ?
MC : Nous inaugurons cette saison Le Grand Ensemble, réunissant des artistes de la saison et deux compagnies toulousaines : Mégasuperthéâtre et Le club dramatique. Il s’agit de partager l’outil de production le plus largement possible.
ÉC : On souhaite également amplifier l’énergie du dispositif de l’Atelier Cité, rebaptisé La Troupe. Elle sera au cœur du réacteur, participera d’emblée aux spectacles et ira au contact des publics.
Votre texte de présentation place en partie le théâtre sous le signe de la joie. Pourquoi elle ?
MC : Il faut la comprendre non pas comme une naïveté, un hors-le-monde qui chantonne pendant que tout s’effondre, mais comme une force de vie. Le public doit sortir de la salle avec plus d’énergie qu’il n’en avait en entrant.
ÉC : Il y a une forme de résistance dans cette joie, qu’on souhaite porter à l’endroit de l’art, du théâtre, du spectacle vivant. Nous avons énormément de chance de pouvoir nous exprimer comme artistes. Et nous avons envie de la partager.
Vous êtes tous deux artistes. Comment allez-vous fonctionner à la tête du théâtre ?
ÉC : On s’appuie sur nos années de direction de CDN. Quand l’un fait l’artiste, l’autre dirige. On n’est pas trop de deux pour diriger une telle maison !
MC : On aime habiter les théâtres et les villes où l’on travaille. Sans doute un héritage du curieux plaisir des acteurs à avoir mille vies. Ce qui est délicieux, cette fois, c’est de passer de Colmar à Toulouse. Un choc thermique autant que culturel, et la rencontre d’un nouveau public.
Les publics sont-ils à ce point différents ?
MC : Un public de CDN a vu, parfois sur des décennies, la programmation de plusieurs directions. Il a donc, sinon une identité, une âme et une histoire fortes.
ÉC : Pour nous inscrire dans cette histoire, nous avons ouvert la saison avec les mots de Maurice Sarrazin sur le théâtre populaire. Si moi, qui viens de la campagne, je fais ce métier aujourd’hui, c’est parce que j’ai croisé la route de la décentralisation. Ce jour-là, j’ai eu l’impression qu’un monde nouveau me parlait, que ce n’était pas prévu mais que j’avais le droit d’y accéder et d’y croire. C’est une grande responsabilité que celle de transmettre cela à mon tour.
MC : Cela tient probablement au fait qu’on ne vient pas de familles d’artistes. Il a bien fallu une surprise pour nous éveiller à l’art.
Quelle fut la vôtre ?
MC : Les textes m’ont sauvé, et le théâtre me les a rendus vivants. Accéder à la littérature et à la pensée m’a demandé des efforts, mais j’ai compris que ce n’était pas un Olympe réservé à une élite, plutôt un outil accessible à tous pour comprendre le monde.
Vos créations annoncées pour 2027 semblent contredire ce que vous dites aimer : Le Bal est une pièce muette, et vous parlez de joie quand vous montez Minetti, qui passe pour un regard désabusé sur le monde…
MC : Minetti, ce n’est pas tout à fait ça. Il n’y a pas plus lucide que Bernhard sur la société des hommes, mais pas plus drôle, ni plus vitaliste !
ÉC : Le Bal s’est imposé à moi. C’est une fresque historique, créée par le Théâtre du Campagnol et adaptée par Ettore Scola. Certes, elle est portée par la musique et la danse, sans paroles, mais Matthieu portera, lui, dans sa création, un texte magnifique.
Cherchez-vous, en insistant sur votre goût pour le texte, à vous situer dans un théâtre contemporain qui s’en est parfois éloigné ?
ÉC : À travers cet attachement au texte, nous posons une identité, un engagement, un territoire, une famille. Nous avons en commun, Matthieu et moi, un terrain de théâtre, de littérature, de musique et de cinéma.
MC : Ces quinze dernières années ont été dominées par l’écriture de plateau. C’est passionnant, mais si cela devient une hégémonie, on marginalise l’idée qu’il existe des textes, et qu’il est beau de les rendre vivants et d’en accepter l’altérité. Ces hégémonies sont des modes. Chacun les aura notées comme moi : la paroi de plexiglas, les mots inscrits dessus, le spectacle qui commence en fausse conférence, ou en faux documentaire. C’est génial, mais d’autres formes doivent perdurer autour. Le théâtre, comme les autres arts, est soumis au risque de la standardisation.
Qu’est-ce qui l’en protège encore ?
MC : La surprise qui fait toute sa beauté : le fait pour le spectateur de ne pas savoir précisément en entrant, ce à quoi il va assister.
Propos recueillis par Sébastien Vaissière
Photo : Simon Gosselin
Publié par Rédaction de Ramdam