Festival
Le Panthéon de Stéphane Servant
Les livres de Stéphane Servant sont de ceux qu’on ne se lasse pas de relire à nos enfants, soir après soir, après soir… Lui-même s’attarde d’abord sur la plume, regrettant a posteriori de n’avoir, dans ce Panthéon, cité que des hommes. Y figure pourtant ce qui séduit dans sa propre écriture : de la poésie et la quête du mot juste.
Les Armes secrètes, Julio Cortázar (1959)
« Au collège, j’ai une prof de français qui nous emmène au CDI une heure par semaine. On a le loisir d’y errer, de lire ce qu’on veut. Je vois ce livre, mal rangé au milieu des documentaires. Je n’étais pas spécialement un garçon consciencieux, mais je me dis que je vais le remettre à sa place. Je le sors de l’étagère, je suis intrigué par la couverture et le titre, et j’emprunte ce recueil. Je découvre le réalisme magique sans savoir que ça s’appelle comme ça. Julio Cortázar laisse entendre qu’il y a un monde invisible à côté du nôtre, que tout n’est pas explicité, qu’il y a des zones d’ombres où se cachent des choses. Ça a marqué ma façon de voir le monde. »
Le Voyage d’Oregon, Louis Joos et Rascal (1993)
« À une période, je travaille pour des fédérations d’éducation populaire avec des enfants et des ados. Un jour dans une bibliothèque scolaire, je découvre cet album : un clown qui n’en peut plus de sa vie de clown, et à côté de lui un ours qui dépérit aussi dans ce cirque. Le clown décide de ramener l’ours jusqu’à la montagne. On peut y voir l’histoire d’une amitié entre un clown et un ours, mais on y lit aussi toute l’histoire des États-Unis. Cet album m’a donné envie d’écrire pour la jeunesse. J’ai commencé à envoyer des textes, c’était assez catastrophique ! J’étais trop bavard. Il m’a fallu du temps pour comprendre que l’album jeunesse requiert un travail d’élagage. Pendant 5 ans, les maisons d’édition m’ont dit non. Et un jour j’ai reçu un courrier qui disait « votre texte n’est pas assez bon, mais continuez, un jour vous y arriverez ».
Un enfant de Dieu, Cormac McCarthy (1973)
« J’ai mis très longtemps à arriver à lire McCarthy, je ne comprenais pas du tout son écriture. Il y a des phrases à rallonge, très peu de dialogues. J’avais un de ses romans sur ma table de chevet, je le prenais régulièrement, ça me tombait des mains. Et un jour j’ai fini par comprendre : il écrit au rythme du cheval. J’ai depuis lu tout McCarthy et Un enfant de Dieu est un de mes préférés. C’est un ouvrage terrible qui met en scène un tueur en série qui se fait capturer par la population d’un village. Ça va fouiller dans les tréfonds les plus sombres de l’âme humaine. Tout le monde peut être un monstre. C’est très noir, et très humain. »
La Folle allure, Christian Bobin (1995)
"C’est l’histoire d’une petite fille qui vit dans un cirque, va grandir, avoir une histoire d’amour… Autant, Un enfant de Dieu mettait en avant un côté très sombre de l’âme humaine, autant Christian Bobin a une écriture très lumineuse. Il y a quelque chose de l’ordre de la joie, toujours au bord de la folie, mais dans une sorte d’élan de vitalité. Si j’ai accolé ces deux romans, c’est qu’ils sont pour moi les deux facettes de l’esprit humain, dans ce qu’il est capable de pire et de meilleur. »
Entre ciel et terre, Jón Kalman Stefánsson (2010)
« C’est l’histoire d’un jeune garçon qui fait partie d’un équipage de pêche à la morue. Ils partent en barque, un matin d’hiver. Son ami, un adulte, est tellement fasciné par le livre qu’on lui a prêté qu’il en oublie sa vareuse et meurt de froid sur la barque. Le jeune garçon décide d’aller rendre ce livre de poésie à la personne qui l’avait prêté à son ami. C’est presque de la poésie. C’est une réflexion sur la vie, la mort, le pouvoir des mots, l’amour. C’est très beau, comme tout ce qu’écrit Jón Kalman Stefánsson. »
Dictionnaire des Yôkai, Shigeru Mizuki (2015)
« Shigeru Mizuki a recensé tous les esprits du folklore japonais, en détaillant leurs caractéristiques physiques, où ils intervenaient, où on pouvait les croiser. C’est un livre que j’ai lu pendant les périodes de confinement. Je faisais partie des non-essentiels. Ça m’a vraiment mis un coup. Je me suis dit que cette société était complètement dingue, comme si on n’avait pas besoin d’art. Quand j’étais enfant, la magie était partout. Mais ce monde invisible, en 2021, n’avait plus trop sa place… Et c’était bien dommage ! Je me suis mis à écrire un esprit par jour, comme une routine. Au fil du temps, il m’est devenu clair que sans imaginaire, ça devient impossible de changer le monde. C’est ce qui a guidé l’écriture de ces petits textes et donné cet ouvrage, Esprits d’enfance. »
La Position du mort flottant, Jim Harrison (2016)
« Quand j’ouvre un livre de poésie en librairie, je lis une page ; si je trouve quelque chose qui résonne en moi, c’est que le reste devrait marcher aussi. En général, c’est une méthode assez efficace ! Je suis rentré dans une librairie, à Saran. J’ai pris un livre au hasard, c’était ça. C’est un journal de bord poétique que Jim Harrison a publié à la fin de sa vie. Il est vieux. Il vit dans les montagnes avec son chien. Il fait le tour de sa ferme… C’est une réflexion sur le temps qui passe, sur la création, la vie, la mort, l’amour. Des choses très simples. J’ai eu l’impression de lire la confession de quelqu’un qui se pose. Jim Harrison était quand même un sacré trublion ! C’est comme s’il savait qu’il allait mourir, et qu’il avait posé tous les artifices. »
Le Chemin des âmes, Joseph Boyden (2005)
« Joseph Boyden met en scène deux amis d’origine cree qui sur un coup de tête s’engagent dans l’armée, et sont envoyés sur le front de la Somme en 1914. On suit un des deux garçons qui revient avec une jambe en moins et accro à la morphine… Les Indiens sont désormais parqués dans des réserves, sauf sa tante. Elle est une vieille femme, qui vit dans les bois. Elle le ramène là où il est né. Le voyage dure trois jours, le temps que met une âme pour rejoindre le Grand Tout une fois qu’un homme meurt. C’est l’occasion pour sa tante de raconter son histoire de femme libre, qui a bataillé pour conserver sa liberté. Et lui se remémore tout ce qu’il a vécu pendant la guerre. C’est d’une sauvagerie incompréhensible et à la fois d’une grande humanité. » Sarah Jourdren
Présentation d’Esprits d’enfance en compagnie de l’illustratrice Gaya Wisniewski au Festival du livre jeunesse Occitanie les 24 et 25 janvier, à Saint-Orens-de-Gameville.
Photo : Muriel Enrico
Publié par Rédaction de Ramdam
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